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Jonathan Cook : "Vers la prochaine Intifada"...
mardi 19 septembre 2006


Cette interview, dont la traduction est publiée (le 11 septembre) par le site web des Missions civiles CCIPPP, a été réalisée par Andrea Bistrich et publiée en allemand dans le journal Die Junge Welt le 1er juillet 2006.
Jonathan Cook est un journaliste britannique basé à Nazareth (Israël), qui vient d’écrire un nouveau livre "Blood and religion : the Unmasking of the Jewish State" (Pluto Press, Grande-Bretagne) sur les projets d’Israël pour de plus amples dépossession des Palestiniens.
Cet entretien, réalisé avant l’attaque d’Israël sur le Liban, a aussi été édité par l’auteur et publié sur le site internet "Information Clearing House" en anglais, le 1er septembre 2006 ; c’est ce texte anglais qui a été traduit en français par CV).
Plus d’informations sur le site web de Jonathan Cook. A noter qu’à coté de la ville historique palestinienne de Nazareth a été construite depuis 1957 une ville type "colonie" : Nazareth Illit (Nazareth Haute), qui est jumelée avec... St-Etienne.


Votre livre est paru en Grande Bretagne, et est sur le point de sortir aux Etats-Unis. Il a déjà reçu les louanges de nombreux experts et universitaires spécialistes du Moyen-Orient. Pourquoi est-ce que « l’Etat juif et démocratique » a besoin d’être démasqué ?

J’ai choisi le mot « démasqué » parce que c’est le terme qu’a employé Ehud Barak à propos de Yasser Arafat après l’échec des négociations de Camp David en juin 2000 : il a dit qu’il avait démasqué le leader palestinien comme un non-partenaire pour la paix. Mais en fait c’est l’inverse qui s’est produit : l’échec de Camp David et les actions d’Israël durant la deuxième intifada ont démasqué ceux qui, comme Barak, ont proclamé qu’Israël était un partenaire pour la paix.

La nature du conflit entre Israël et les Palestiniens est irréconciliable tant qu’Israël se considère come un Etat « juif et démocratique ». C’est la proposition de mon livre. Le mythe juif et démocratique empêche les Israéliens à la fois d’examiner la nature essentiellement non démocratique de leur Etat - ce que les spécialistes en science sociales appellent souvent Etat ethnique, ou ethnocratie - et de trouver une solution pacifique à leur conflit avec les Palestiniens.

Pouvez-vous expliquer les problèmes posés par un “Etat juif et démocratique” avec plus de détails ?

La plupart des Israéliens éduqués sont gênés par l’idée qu’Israël est simplement un Etat juif ; cela sonne un peu trop comme un Etat Afrikaner ou un état catholique. Alors le mot « démocratique » est ajouté, comme une sorte de déni public qu’Israël est un Etat ethnique ou religieux. L’idée de juif et démocratique est cruciale pour Israël et les Israéliens : c’est, par exemple, la doctrine centrale de la loi fondamentale sur la liberté et la dignité humaine de 1992, la chose la plus proche du « Bill of Rights » (NDLT : ou d’une Constitution, pour les Français) que possède Israël. Ce document définit Israël comme un Etat juif et démocratique, et aussi, en contradiction, exclut l’égalité comme l’un de ses principes. C’est parce que la plupart des Israéliens croient que l’égalité ne s’applique qu’aux Juifs en Israël, pas au cinquième des citoyens israéliens qui ne sont pas Juifs mais Palestiniens.

Ce million de Palestiniens environ sont ce qui reste de la majorité palestinienne qui habitait autrefois la Palestine. On leur a donné la citoyenneté mais ils sont traités comme une sorte d’abcès - ou cancer, comme on les appelle souvent - dans le corps politique israélien. Israël n’a pas essayé de les intégrer ni de les assimiler. Pourquoi ? Parce que, comme non-juifs, ils menacent la judaïté de l’Etat. Donc il faut les mettre à part, séparés, comme de pseudo-citoyens. Bien qu’habituellement ignorés dans les discussions sur le conflit régional, les relations d’Israël avec ses « citoyens » palestiniens est, je pense, révélatrice sur ce qu’Israël veut être et comment il se considère. Pour les Israéliens, « juif et démocratique » signifie démocratique pour les Juifs seulement. L’opposé d’un Etat juif et démocratique serait un « Etat de tous ses citoyens » (ce que nous pensons être d’une démocratie libérale), ce qui a été la principale plateforme de campagne des partis politiques arabe d’Israël depuis la signature des accords d’Oslo dans les années 90. Ces partis arabes veulent que chaque Israélien soit traité comme un citoyen égal, quelle que soit son ethnicité. Une telle plateforme politique est techniquement illégale en Israël, et des partis et candidats peuvent être interdits pour la promouvoir.

En d’autres termes, la préoccupation dominante en Israël n’a rien à voir avec être démocratique, et tout à voir avec être juif - à tout prix. Ceci est soutenu par les sondages de Juifs israéliens qui montrent qu’une majorité écrasante rejette l’idée d’Israël comme étant un Etat libéral démocratique.

Toit ceci est le contexte de mon argument principal, qui est que les développements récents dans le conflit ont été presqu’entièrement conduits, du côté israélien, par des préoccupations concernant la démographie, les Palestiniens devenant majoritaires dans la région, et Israël étant comparé à un Etat d’Apartheid comme l’Afrique du Sud d’autrefois. La question posée à Israël a été comment s’assurer que l’Etat juif reste entièrement dans les mains des Juifs, et comment déformer la réalité entrainée par ceci, de façon à ce qu’Israël puisse continuer de proclamer qu’il est à la fois juif et démocratique.

Le désengagement de Gaza l’année dernière et maintenant le plan de convergence pour la Cisjordanie ont deux buts : (1) protéger Israël comme un Etat « juif et démocratique » dans le sens où les Palestiniens, citoyens et non-citoyens de la même façon, seront exclus de toute expression d’opinion dans l’avenir de cet Etat, et (2) émasculer les Palestiniens de la région en les enfermant dans une série de ghettos, de façon à ce qu’ils ne représentent aucune menace pour l’Etat juif en étant impuissants à revendiquer leurs droits comme un seul peuple national, et leurs droits historiques sur la plupart de leur propre terre.

Israël est déterminé à atteindre ces deux buts, parce qu’en fait ils sont inséparables : plus Israël prendra d’espace pour lui-même dans ce qui fut autrefois connu comme la Palestine, plus les Palestiniens s’affaibliront. Dans ce sens, Israël pense - avec tort, je crois - que son futur comme Etat juif sera plus sûr.

Quelles sont vos principales conclusions ?

J’explique comment Israël a présenté une image déformée du comportement des Palestiniens pendant la deuxième Intifada, et a ensuite utilisé cette image pour justifier certaines mesures politiques, en particulier le désengagement de Gaza et la construction du mur de Cisjordanie. Je place - et à ma connaissance personne n’a fait ceci auparavant - les citoyens palestiniens d’Israël au centre du conflit, afin de comprendre ce qui s’est passé pendant ces six dernières années d’Intifada.

Quand Israël est venu à Camp David pour offrir aux Palestiniens une sorte d’Etat, on sait par les conseillers de Barak qu’il n’atteignait pas les attentes minimales des Palestiniens : c’était un Etat très rétréci, et il n’incluait pas Jérusalem-Est, ce que n’importe quel Etat palestinien a besoin comme capitale. La rupture des négociations a conduit directement à la deuxième Intifada, le déversement de colère des Palestiniens ordinaires. Les services secrets militaires israéliens savaient beaucoup sur les causes de l’Intifada : que c’était à cause de la frustration des Palestiniens à se voir refuser un véritable Etat, que c’était une rébellion populaire, venant de la base, et que Yasser Arafat était largement pris par surprise par sa férocité. Nous savons aussi maintenant, par des fuites venant de généraux en charge des services secrets militaires israéliens, que ces informations ont été dénaturées dans leur présentation et entièrement ignorées par la classe politique dirigeante en Israël.

Les hommes politiques, notamment Barak et Ariel Sharon, ont à la place soutenu que l’Intifada avait été planifiée depuis longtemps par Arafat et que c’était une tentative de la dernière chance de vaincre l’Etat juif. Aux négociations de Camp David, ils ont prétendu qu’Arafat aaurait insisté sur le droit au retour dans Israël de millions de Palestiniens vivant dans des camps de réfugiés en dehors d’Israël et dans les territoires occupés, de façon à décimer la majorité juive d’Israël. Quand ses exigences ont été rejetées, il aurait choisi une autre arme : une révolte armée, l’Intifada.

Les deux, Barak et Sharon, croyaient qu’Arafat avait une seconde arme : un cheval de Troie au sein d’Israël qu’il espérait utiliser pour renverser l’Etat juif depuis l’intérieur. Ce cheval de Troie était, bien sûr, le cinquième des citoyens Israéliens qui sont Palestiniens. Arafat, disaient-ils, conspirait en secret avec la minorité palestinienne dans Israël pour détruire Israël comme Etat juif.

Les leaders israéliens ont cru aussi, ou au moins prétendu croire, que les citoyens palestiniens du pays avaient une double voie pour vaincre Israël. Premièrement, ils pouvaient amplifier leur campagnes politiques pour un Etat de tous ses citoyens pour finir la domination juive de l’Etat ; aux yeux des Israéliens ce n’était qu’un prélude à l’organisation d’un droit au retour pour les refugiés palestiniens. Et s’ils échouaient avec cette stratégie, ils pouvaient essayer d’éroder la majorité juive en épousant des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza, et leur gagner ainsi la citoyenneté.

Par conséquent, nous avons vu ces dernières années deux changements de politique majeurs pour réduire à néant ces supposées menaces.

D’abord, l’établissement des frontières finales d’un etat juif étendu par le désengagement de Gaza et la construction du mur de Cisjordanie, conçu pour exclure les prétentions des Palestiniens à l’intérieur de cet Israël élargi. Si ces frontières sont achevées, Israël sera en mesure d’écarter les exigences politiques des Palestiniens dans Israël, même provenant de ses propres citoyens, en soutenant que les Palestiniens ont leur propre (ghetto) état juste à côté dans lequel ils peuvent exercer leur souveraineté.

Ensuite, l’interdiction des mariages entre Palestiniens des territoires occupés et Israéliens (en pratique, des Palestiniens avec la citoyenneté israélienne), pour empêcher un « droit au retour par la porte de derrière », comme aiment à l’appeler les Israéliens. Ces politiques ont pour but de supprimer une bonne fois pour toutes toute menace démographique posée par les Palestiniens à l’Etat juif.

Vous utilisez le terme « mur de verre » dans le livre. Pouvez-vous expliquer ce que vous signifiez par ceci ?

J’oppose l’idée de « mur de verre » à la fameuse philosophie révisionniste sioniste du « mur de fer ». Les révisionnistes soutiennent que les Palestiniens n’accepteraient jamais leur dépossession, et que les leaders de l’Etat juifs doivent donc les forcer à se soumettre avec un mur de fer - une sorte de philosophie de la « loi du plus fort ». Je soutiens qu’en pratique, Israël a développé une stratégie différente pour s’occuper des Palestiniens : ce que j’appelle le mur de verre. Israël a séparé les deux populations ethniques, Juifs et Palestiniens, à la fois dans Israël et dans les territoires occupés, et pendant la plus grande partie de son histoire, a réussi à rendre cette division invisible aux yeux du monde.

Les murs de séparation existaient mais vous ne pouviez pas les voir. C’est ce que j’appelle le mur de verre. Dans les territoires occupés, par exemple, les colons juifs vivent à côté des communautés palestiniennes, de façon à rendre crédible qu’ils soient simplement voisins. Mais bien sûr, en pratique, les colons ont tous les droits sous la loi civile israélienne, à la fois dans les territoires occupés et à l’intérieur d’Israël, alors que les Palestiniens sont gouvernés par une loi militaire beaucoup moins clémente. Les déplacements sont sans restriction pour les Juifs, mais pas pour les Palestiniens. Les ressources en eau sont fournies aux colons mais sévèrement rationnées pour les Palestiniens. De cette façon, Israël a maintenu le simulacre d’une occupation bienveillante pendant quelques décennies. C’est la même chose qui s’est produite à l’intérieur d’Israël pour les citoyens Palestiniens du pays.

Tout cela commença à s’effriter dans les territoires occupés à la fin des années 1980 quand les Palestiniens refusèrent d’avoir leurs vies et l’image de l’occupation dirigées par Israël. La première Intifada a obligé Israël à convertir les murs de verre en murs de béton et d’acier : d’abord la Bande de Gaza a été isolée d’Israël et maintenant la même chose se produit pour la Cisjordanie. Cela a causé beaucoup de dégâts pour l’image d’Israël comme Etat juif et démocratique, et le pouvoir politique cherche maintenant désespérément à restaurer son image. L’achèvement du mur de Cisjordanie, je pense, est la clef du succès. Si Israël peut créer l’apparence d’un Etat palestinien sans sa réalité, alors il est simplement en train d’ériger à nouveau le mur de verre pour cacher les vrais murs de bétons et d’acier autour de la Cisjordanie et de Gaza. Il est en train de faire apparaitre une série de prisons comme un Etat. C’est le réel objectif du plan de convergence d’Olmert.

Qu’est-ce qui se cache derrière le plan de “désengagement” ou de “convergence” d’Olmert ?

(NDLA : depuis l’échec d’Israël à vaincre le Hezbollah au Liban Sud, Olmert a été obligé officiellement de mettre de côté son plan de convergence. Cependant, l’auteur pense que ce n’est qu’un ajournement de l’achèvement du programme de séparation physique commencé avec la signature des accords d’Olso. Aucune des pressions démographiques sur Israël ne s’est atténuée. Avec sa réputation mise à mal, Olmert ne dispose pas actuellement du soutien politique nécessaire au démantèlement même du petit nombre de colonies juives du mauvais côté du mur, requis par le plan de convergence. Mais la pression va monter pour que le mur soit achevé, à un certain point dans le futur, que ce soit parce que les Palestiniens commencent à exiger des droits politiques a l’intérieur d’Israël ou parce qu’ils relancent leurs attaques suicides. De toute façon, étant donnés sa vision du conflit et son refus d’arrêter d’être un état juif, Israël n’a d’autre choix que de poursuivre la séparation.)

Soyons clairs : le plan d’Olmert n’est pas celui d’un désengagement. Le mot hébreu est “hitkansut“. L’équivalent est quelque chose comme “convergence“, “consolidation“, “rassemblement“. Il y a d’importantes différences avec le désengagement de Gaza l’année dernière, c’est pourquoi Olmert a utilisé un terme différent. Ce plan concerne vraiment la consolidation de la population juive d’Israël, dans tous les endroits où elle a réussi à se retrancher pendant les quatre décennies d’occupation, ce qui comprend la majorité des quelques 430 000 colons qui vivent sur la terre palestinienne en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, ces deux endroits étant occupés par Israël depuis 1967. Seul un petit nombre (peut-être 60 000 colons, peut-être bien moins) devra déménager, surtout les colons situés dans des colonies isolées et lointaines. Ils seront principalement relogés dans les grands blocs de colonies, dont les longs doigts plongent profondément en Cisjordanie, la découpant en une série de cantons ou ghettos physiquement déconnectés les uns des autres.

De plus, il y a beaucoup de discours sur la « consolidation » de la Vallée du Jourdain, le long flanc de la Cisjordanie qui constitue la frontière avec la Jordanie. Même si les peuplements juifs y sont rares, cette grande bande de terre a été annexée de fait par Israël il y a de nombreuses années : la route principale qui joint la Galilée au nord d‘Israël à Jérusalem, réservée aux Israéliens, y court sur sa plus grande partie ; les Palestiniens qui ne vivent pas dans la vallée du Jourdain ont besoin de permis spéciaux, presqu’impossible à obtenir, pour entrer dans cette région, même s’ils ont de la famille vivant là-bas. Donc la vallée du Jourdain est une sorte de zone militaire fermée, en ce qui concerne les Palestiniens. Si Israël garde la vallée du Jourdain dans son plan de convergence, ce qui est presque certain, alors on est en train de parler d’un total de près de 40% de la Cisjordanie qui est hors de portée de la plupart des Palestiniens (et rappelez-vous que même si les Palestiniens récupéraient toute la Cisjordanie et Gaza, ils n’auraient que 22% de leur patrie historique). Donc, en premier lieu, dissipons le mythe qu’Israël suggère qu’il se désengagera de la Cisjordanie.

Le but de la convergence est pour Israël d’ajouter un vernis de légitimité à l’annexion des principales colonies juives en Cisjordanie, et d’emprisonner les Palestiniens dans l’espace laissé derrière, dans l’espoir qu’ils deviendront finalement si désespérés qu’ils partiront. Le but, c’est le vol de terres palestiniennes maintenant, et de toute la terre palestinienne plus tard.

Alors vous pensez que l’occupation n’est pas prête de s’achever ?

Israël et la communauté internationale peuvent prétendre que l’occupation arrive à sa fin, mais regardons les faits. Si Israël contrôle le flanc Est de la Cisjordanie, la longue frontière avec la Jordanie, et a une série de longs doigts territoriaux de blocs de colonies derrière une barrière-avec-mur qui dissèque la Cisjordanie en au moins trois points stratégiques sur son flanc Ouest, comment exactement est-ce que l’occupation s’est achevée ? Qui contrôlera les frontières et les mouvements entre la Cisjordanie et Gaza, et entre les cantons de Cisjordanie ? Israël, qui continuera sans aucun doute les check-points et systèmes de passage qu’il a développés dans les années 1990. Qui contrôlera les rares ressources en eau ? Israël, parce que ses blocs de colonies ont été positionnés en hauteur, dominant les principales nappes phréatiques. Qui fournira les services comme l’eau et l’électricité ? Israël, qui peut utiliser l’approvisionnement et l’arrêt de ces services comme forme de punition collective. Qui contrôlera l’espace aérien, y compris les vols venant et sortant de Cisjordanie ? Israël encore. Et les fréquences radio. Et bien sûr, il est totalement impossible que les Palestiniens soient autorises à avoir leur propre armée. Donc de quoi parle-t-on ici, si ce n’est une réinvention de l’occupation ? C’est un peu comme une prison qui, grâce à des avancées technologiques, se dispenserait du besoin de gardiens. Des caméras de surveillance contrôlent les portes des cellules, et des machines fournissent la nourriture. Dirait-on qu’une telle institution n’est plus une prison ? Eh bien il en est de même pour l’occupation, je pense.

Des activistes pacifistes israéliens comme Jeff Halper du Comite israélien contre la démolition de maisons disent clairement que “la solution à deux Etats est morte maintenant”. Qualifieriez-vous cette estimation de trop pessimiste ?

Pas du tout, ils ont raison. Elle est morte ils y a des années, seulement la communauté internationale ne l’a pas remarqué, ou avait trop peur de l’indiquer. Je pense qu’il y a des raisons claires pour lesquelles Israël craint une solution à deux Etats. Rappelez-vous que Barak et Sharon étaient tous deux profondément opposés aux accords d’Oslo, parce qu’ils les considéraient comme créant un proto-Etat palestinien en Cisjordanie et à Gaza sous le gouvernement de Yasser Arafat et l’Autorité Palestinienne. Ils avaient peur qu’avec un Etat palestinien se remplumant, émergeant à la porte d’Israël, la direction palestinienne pouvait revendiquer ses droits non seulement dans l’Etat palestinien mais aussi dans Israël, grâce aux activités subversives des citoyens palestiniens d’Israël.

Bien sûr, je pense qu’ils avaient complètement tort dans cette lecture des intentions palestiniennes. La raison pour laquelle les citoyens palestiniens d’Israël exigeaient « un Etat de tous ces citoyens » était qu’ils voulaient une égalité civique, ils voulaient la fin de la discrimination.

Il y a eu de nombreuses propositions et accords tentant de résoudre ce conflit - les conférences de Genève, le plan Mitchell, les accords de Camp David, les accords d’Oslo, le sommet de Camp David - mais elles ont toutes échoué. Quelles sont les raisons de ces échecs permanents ?

La raison de ces échecs continuels est le faux présupposé qu’Israël agit de bonne foi dans les négociations de paix. Mais comme je l’ai signalé, ce n’est pas le cas. Il ne veut pas de vrai Etat palestinien, et tout accord qui établit ceci comme pré-requis sera soit rejeté par Israël, soit manipulé, comme la Feuille de Route, de façon à rendre en pratique l’accord sans valeur.

Quel rôle et responsabilité voyez-vous pour la communauté internationale et les Nations unies pour finir ce conflit et traiter de l’hypocrisie occidentale ?

Une responsabilité absolue. Israël n’a aucune volonté de finir ce conflit et les Palestiniens n’en ont pas le pouvoir. Donc une solution doit être imposée de l’extérieur. Le problème est que les Etats-Unis, la seule superpuissance du monde, sont en position de déterminer l’issue du conflit, et non pas les Nations unies ni le Quartet, comme les Israéliens ne le comprennent que trop bien. Washington se dépeint comme un intermédiaire honnête, alors qu’en vérité c’est l’exact opposé. Il est complètement engagé dans son soutien à Israël, pour le meilleur et pour le pire. Donc pour le moment, n’importe quelle solution internationale apparait comme signifiant une solution israélienne. C’est pourquoi l’unilatéralisme est maintenant la règle du jeu.

On peut soupeser les raisons de cette loyauté aveugle de Washington envers Israël. C’est peut être parce que le lobby israélien est énormément puissant et riche, et que les hommes politiques américains en ont peur ; ou bien peut-être qu’Israël est un allié très utile dans la région pour les Etats-Unis. Ceci un autre débat. Mais le résultat, c’est que Washington a jusque là refusé de réellement mettre la pression sur Israël pour atteindre un accord juste avec les Palestiniens.

Finalement, vous concluez qu’il y aura une « troisième Intifada, beaucoup plus meurtrière ». Pourriez-vous spécifier les raisons qui vous ont conduit à cette prévision ?

Vladimir Jabotinsky, le premier leader du sionisme révisionniste, a le premier utilisé l’expression « mur de fer », signifiant l’utilisation d’une force sans répit contre une population palestinienne, qui, croyait-il, ne se soumettrait jamais à leur dépossession et leur mise en esclavage. Eh bien il avait raison en ce qui concerne le refus des Palestiniens à se soumettre de leur plein gré, je pense, mais il était un peu optimiste en pensant qu’une simple force suffirait à les soumettre pour de bon. Vous ne pouvez pas voler un peuple, puis l’enfermer en prison s’ils exigent qu’on leur rende leurs biens, et attendre d’eux qu’ils restent tranquilles pour toujours. Israël peut enfermer les Palestiniens dans une série de ghettos mais cela ne les contiendra pas indéfiniment. Tôt ou tard ils trouveront un moyen de se venger, même de derrière leurs murs. Je pense que la prochaine intifada sera appelée l’intifada Qassam, d’après les rockets palestiniennes faites maison lancées depuis la bande de Gaza pour frapper les communautés israéliennes. On va voir plus de cette sorte de résistance.

De plus, mon avis est que dans le long terme, le plan de convergence va prévoir l’enfermement des citoyens palestiniens d’Israël dans leurs propres ghettos, certains coupés des nouvelles frontières de l’Etat juif et d’autres rassemblés en zones où ils deviendront effectivement des travailleurs immigrés. Donc Israël est en train de créer une cause commune aux Palestiniens de la région, ceux des territoires occupés ou ceux actuellement dans Israël. Ceci augmente considérablement la mise des deux côtés.

Quels sont les pré-requis des deux côtés dans ce conflit, pour atteindre une véritable paix durable ?

Pour être honnête, rien de moins que l’éradication du sionisme comme idéologie nationale d’Israël. Dans les circonstances actuelles, vous ne pouvez pas plus avoir un Etat sioniste engagé à faire la paix avec les Palestiniens qu’un Etat d’Afrique du Sud de l’Apartheid prêt à faire la paix avec sa population noire indigène. Peut-être que le sionisme, à un stade antérieur de son développement, en était capable, mais l’Etat juif que nous avons maintenant est incapable de conclure un accord avec les Palestiniens s’il ne renonce pas au Sionisme, ou est forcé à le faire.

Traduction : CV




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