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Quarante ans après : la force de propulsion politique de mai 68.
jeudi 3 avril 2008, par Raymond Vasselon


« Voyez comme les héritiers de mai 68 ont abaissé le niveau moral de la politique. Voyez tous ces politiciens qui se réclament de l’héritage de mai 68, qui donnent aux autres des leçons qu’ils ne s’appliquent jamais à eux-mêmes, qui veulent imposer aux autres des comportements, des règles, des sacrifices qu’ils ne s’imposent jamais... Voyez cette gauche qui défend les services publics mais qui ne prend jamais les transports en commun, qui aime tant l’école publique qu’elle n’y met jamais ses enfants, cette gauche qui adore la banlieue mais se garde bien d’allez y habiter... Dans cette élection, il s’agit de savoir si l’héritage de mai 68 doit être perpétué ou s’il doit être liquidé une bonne fois pour toutes. Les héritiers de mai 68 nous avaient imposé l’idée que tout se valait, qu’il n’y avait aucune différence entre le bien et le mal, entre le vrai et le faux, entre le beau et le laid. Ils avaient cherché à faire croire que la victime comptait moins que le délinquant, que tout était permis, que l’autorité c’était fini, que la politesse c’était fini, que le respect c’était fini, vivre sans contrainte et jouir sans entrave ».

Une semaine avant le second tour des élections présidentielles de 2007, Nicolas Sarkozy n’y était pas allé de main morte : il faut liquider l’héritage de 68 pour sauver la société française, peut-être même la civilisation. Pour lui, le péril soixante-huitard est toujours là, sournois, camouflé dans tous les replis de la société, constamment à l’affût pour tenter de contaminer les nouvelles générations.
Notons que dans certains de ses écarts personnels, on retrouve les funestes influences qu’il dénonce avec horreur. Il est vrai que quand on porte un jugement, on en dit beaucoup sur soi-même. C’est peut être ce qui explique sa véhémence

Comme toutes celles et ceux qui étaient étudiants à cette époque, j’ai participé au mouvement de mai 68 de manière très active. J’ai donc un point de vue, mais assez différent de celui du président. Ce n’est bien sûr que celui d’un modeste protagoniste parmi une multitude d’autres. Mais pourquoi pas ?
J’ai eu l’occasion de reparler avec des ami(e)s du sens que le mouvement avait eu pour nous, de certains de ses aspects qui ont influencé durablement la notion d’engagement et qui sont rarement évoqués dans les débats animés par les médias actuels. En voici donc quelques traits.

Tout d’abord, au moment où il apparaît, il n’existe pas de grands penseurs du mouvement. Les noms de Althusser, Marcuse, Henri Lefebvre, Foucault, Lacan et autres reviennent souvent mais leurs réflexions ne sont pas ajustées aux attentes du mouvement. Ils cherchaient plutôt a comprendre ce qui se passait, on les sentait comme inquiets face aux transformations des « règles du jeu ». Edgar Morin lui-même s’était fait remettre à sa place par ses étudiants.
Une certitude, personne n’avait rien vu venir. Et pour cause, l’avant veille des premières manifs, les participants eux même n’avaient aucune idée de ce qui allait advenir !
Entre ceux qui avaient réussi à s’imposer dans le contexte subtilement élitiste de l’époque et qui bénéficiaient d’un crédit politique important, il y avait comme une « concurrence » pour influencer la « nouvelle génération instruite ». Mais aucun n’y parvenait vraiment.

La plus part de ceux qui s’expriment aujourd’hui, tel Koutchner, BHL, Alain Finkielkraut (qui se lamente, horrifié par les conséquences de 68 sur l’école) n’ont pas (c’est notre avis bien sûr) joué de rôle significatif dans le mouvement.
Daniel Cohn-Bendit a incarné en temps réel l’esprit de ce mouvement (notamment aux yeux des médias). Mais il n’a pas marqué son contenu politique par des analyses ou des propositions alternatives. Il le reconnaît volontiers. On est d’accord ou pas avec lui, mais il sait de quoi il parle. Il y était. Alain Gesmar et Jacques Sauvageot n’ont fait, eux aussi, que suivre les événements.
En fait, le mouvement produisait collectivement, de manière très décentralisée, très réactive et très diversifiée son propre contenu intellectuel, théorique, ses processus de fonctionnement, de communication et les modalités de ses actions.

Quelques éléments du contexte de l’époque permettent après coup de voir un peu plus clair dans ce fonctionnement assez particulier, très foisonnant mais capable de créer l’unité, totalement nouveau à cette époque.
Dans le pays reconstruit, industrialisé, urbanisé, « modernisé », l’emploi est majoritairement salarié et ouvrier. Il règne un consensus fort sur la notion de progrès : c’est l’accès à l’automobile, à l’équipement électro-ménager, au confort (à l’époque celui du logement collectif, les maisons individuelles « clefs en main » viendront plus tard, sous Giscard, comme réponse à la crise naissante des grands ensembles et « pour rendre les Français propriétaires individuels de la France »).
Le progrès, c’est vivre en ville, c’est l’augmention du pouvoir d’achat, la diminution du temps de travail, les vacances au soleil.
Le progrès, c’est aussi l’instruction, un bon métier, la perspective d’une « bonne situation pour ses enfants ». Le Parti Communiste et la CGT, acteurs très importants du dispositif de l’époque, animent le combat social dans le cadre de cette conception du progrès qui est partagée par l’ensemble de la gauche.

Le débat sur la société porte avant tout sur la redistribution des richesses, la durée du travail, l’age du départ à la retraite, la démocratisation de l’accès aux fonctions de direction.
La critique naissante du productivisme (l’enjeu environnemental n’est pratiquement pas formulé) est massivement considérée comme réactionnaire et malthusienne.

Le général de Gaulle est aux manettes. Il avait donné sa vision des enjeux de cette société en 1965 un soir à la télé : « Regardons ce qui se passe dans une maison : la ménagère veut avoir un aspirateur, un réfrigérateur, une machine à laver et même, si possible, une automobile. ça, c’est le mouvement. Et en même temps, elle ne veut pas que son mari aille bambocher de toutes parts, que les garçons mettent les pieds sur la table et que les filles ne rentrent pas la nuit. ça, c’est l’ordre ! La ménagère veut le progrès, mais elle ne veut pas la pagaille » 15 ans après la liberation, les héros sont un peu fatigués.
Pour le reste, l’Etat dispose de moyens importants pour intervenir dans l’économie, le développement est planifié, le secteur public est puissant, l’école et la santé sont à peu près gratuites, la protection sociale est correcte, il y a du travail, les ouvriers sont syndiqués. En fait les grands fondamentaux du programme historique de la gauche sont en place, bien qu’elle ne soit pas au pouvoir. C’est peut être ce qui explique en partie son attitude à venir, notamment sa difficulté à se distinguer concrètement des politiques des droite quand elle sera au pouvoir en 81 et après.

Mais la suite va montrer que tout le monde n’est pas franchement dans ce consensus et sur cette longueur d’onde.
Le fameux progrès a eu des effets collatéraux : la multiplication du nombre d’étudiants (260 000 en 1961, 500 000 en 1968, au passage plus de 2 000 000 aujourd’hui), leur concentration sur des sites, les perspectives que la société leur ouvre, tout cela produit un groupe social nouveau, homogène : celui des futurs « travailleurs intellectuels » comme les nomme le PCF. Ils et elles sont formés, spécialisés, qualifiés, cultivés.
Ils sont porteurs d’un potentiel d’innovation culturelle, technologique, sociale, sociétale, considérable. Ils sont en mesure de produire leur propre discours, leurs propres analyses, d’affronter la complexité. L’avenir, donc le sens du progrès, au fond dépend d’eux.
Le contexte international de l’époque (décolonisation, Vietnam, Cuba) élargit l’horizon de leurs réflexions. L’information dont ils disposent et qu’ils sont en mesure d’analyser leur donne une autonomie de pensée importante.
Un constat établi par des étudiants lyonnais résume de manière assez radicale cette situation nouvelle : « la bourgeoisie a le pouvoir, elle ne dispose plus du savoir »

Sans qu’on sache trop pourquoi (la nature de l’alchimie qui a fonctionné, mystère de la création, échappe à l’expertise), une explosion de créativité d’une énergie considérable se déclenche au sein de ce groupe social.
Bien sur cela se traduit par des manifestations, des mouvements, des revendications. Les médias mettent en avant les manifestations spectaculaires, les barricades, les affrontements.
Mais il y a autre chose. Mai 68, c’est aussi (et peut-être surtout) beaucoup de réflexions, beaucoup de travail, beaucoup d’échanges et de décloisonnements, beaucoup de « transversalité » (ce vocabulaire n’était pas utilisé), beaucoup de création collective,
Très vite les futurs enseignants, médecins, ingénieurs, sociologues, architectes, juristes, avocats, les artistes, gestionnaires se mettent à réfléchir sur le sens de leurs pratiques, sur le sens de leur statut social, de leurs futures professions. Les finalités, le sens des métiers font l’objet de réflexions sophistiquées. Les injustices, les rapports de domination de toutes natures sont passés aux peignes fins. Les aliénations de la « société de consommation » sont analysées avec une grande clairvoyance (on le mesure aujourd’hui) et sont dénoncées avec force.
Au delà des questions de redistribution des richesses, on s’interroge sur leur nature, leur signification. La réussite financière et matérielle comme objectif de la vie et comme expression du statut social est remise en cause. _ Les ressorts intimes du capitalisme productiviste sont démontés, les hiérarchies traditionnelles sont remises en cause, la légitimité profonde des pouvoirs est ébranlée, démystifiée. Des alternatives sont esquissées. Une nouvelle forme d’inventivité très vive fonctionne à plein. Elle est due au décloisonnement des spécialités et à la neutralisation des rapports hiérarchiques dans les collectifs de travail spontanés qui se multiplient et de fait fonctionnent en réseaux comme on dit aujourd’hui (il faut avoir à l’esprit qu’Internet n’existe pas).

Une chose est remarquable : les pouvoirs de l’époque, malgré leurs efforts, n’ont jamais pu séparer, sur ces questions là, les étudiants « sérieux » des « agités » tant les interrogations étaient pertinentes et profondes. Il était au fond question de définir pour chacun, et à partir de son savoir, de son travail, de sa fonction, ses responsabilités morales vis à vis de la communauté.
Sur ces questions de principe, des jeunes issus de milieu sociaux, politiques, philosophiques extrêmement différents se retrouvent. Ils veulent imprimer une signification partagée à la société.
Les organisations professionnelles (ordre des médecins, des avocats, des architectes, organisation de cadres, de chercheurs, d’universitaires) ont été interpellées sur leur rôle social avec une grande fermeté.
A Lyon par exemple, les étudiants en architecture avaient fait signer au représentants de leur ordre un manifeste précis définissant des règles éthiques nouvelles, précisant les objectifs sociaux, moraux et culturels de la profession. Des démarches du même type ont eu lieu ailleurs et dans d’autres milieux.
Un mot d’ordre (rarement évoque depuis) très radical résume cette intense réflexion sur le rôle social des métiers intellectuels : « Nous ne voulons pas être les chiens de garde de la bourgeoisie ! »

Tous les processus de commandement, de subordination, de domination, sont mis en cause et font l’objet d’une analyse critique radicale par ceux là même que la société forme pour les mettre en oeuvre.
Le mouvement fait tâche d’huile et se répand hors des universités et des grandes écoles. Le questionnement fondamental qu’il porte se répand dans la société, les professions intellectuelles, dans le monde du travail, les lieux de la culture.
Dans les grandes usines, malgré les barrières souvent dressées par des syndicats inquiets des débordements, des ouvriers, étouffés par la division et la parcellisation du travail, encadrés par des chefs, des méthodes et des cadences dans tous leurs moindres gestes ont entrevu, pour enrichir et embellir leur vie, de nouveaux horizons plus gratifiants et libérateurs que la simple augmentation de leur pouvoir d’achat.

Les représentants les plus lucides du pouvoir en place mesure le sérieux de la situation : « Je ne vois de précédent dans notre histoire qu’en cette période désespérée que fut le XV ème siècle, où s’effondraient les structures du moyen âge et où, déjà, les étudiants se révoltaient en Sorbonne » avait dit le premier ministre Georges Pompidou à ses proches collaborateurs. Il était bon en histoire.

Mai 1968 est l’apparition d’une forme de politisation nouvelle qui met en avant la notion de responsabilité citoyenne immédiate et permanente, élargie à la sphère du travail, de son sens.
Cette problématique a des conséquences très inédites pour l’époque : des futurs cadres refusent la fonction sociale et le « standing » que leur proposent leurs futurs employeurs publics ou privés. Ils ne veulent pas organiser « l’exploitation de la classe ouvrière » et rejettent du même coup la « société de consommation ».
En bref, pour eux, dans les activités humaines, la recherche de l’utilité sociale, de la justice sociale, l’amélioration de la qualité voire de l’esthétique de la vie, doivent supplanter « l’appât du gain », la promotion sociale pour et par l’argent. La conception « guerrière » et machiste de la réussite est rejetée.

Le fonctionnement, pour l’époque, est inédit. On enchaîne action et réflexion. Les réponses ne précèdent plus les questions : on ne quitte pas une rencontre, un débat, une AG dans l’état d’esprit où on y est entré. On élabore ensemble méthodes, principes, idées et objectifs d’actions. La position commune est construite. On évalue et critique ensemble. On pense et agit « en situation ». C’est une forme de démocratie active et créatrice qui ne délègue pas la solution des problèmes à des spécialistes qui les congèlent dans des programmes jusqu’à l’ultime prise du pouvoir.
Là est la base solide du mouvement qui explique sa force de propulsion durable.
« Ici et maintenant » n’est pas une affaire de monôme d’étudiant. C’est du sérieux.

Aucune organisation politique ou syndicale existante n’est en mesure de prendre en charge et de relayer dans les cadres institutionnels cette formidable recherche intellectuelle, cet énorme potentiel d’innovation sociale et politique.
Organisées sur le mode pyramidal de l’industrie et des institutions, elles sont d’abord conçues pour faire exécuter par la base des orientations définies par leurs dirigeants.
A gauche et à l’extrême gauche (où la culture d’avant-garde politique est hyper développée) on ne comprend pas ce qui se passe. ça ne correspond pas aux schémas traditionnels de la révolution. Pour la gauche politique non communiste, comme on disait à l’époque, tout ce « bouillonnement anarchisant inquiète les électeurs » (Mitterrand à un quelconque « représentant » étudiant).
Le pouvoir parle des enragés, le PCF du « gauchisme, maladie infantile du communisme », les trotskistes essaient désespérément de prendre le contrôle du mouvement, d’autres (une fraction trotskiste particulièrement gratinée) parlent d’un complot social-démocrate contre la classe ouvrière. Des politiciens de gauche rusés regardent comment ils pourront tirer profit de tout ça pour gagner les élections à venir.
Dans les syndicats, certains dénoncent les « étudiants privilégiés » qui n’ont rien à faire du malheur des ouvriers, qui ne sont que de petits bourgeois donneurs de leçon. On sait que cet argument a souvent accompagné de sinistres répressions dans les régimes autoritaires.
En fait tout le dispositif de la gauche et de l’extrême gauche politique sous toutes ses formes est complètement « largué ».

Plus généralement, le cadre institutionnel de la cinquième république conçu par de Gaulle est en totale contradiction avec le mode de fonctionnement et le contenu politique du mouvement.
Elles sont organisées sur le modèle de la hiérarchie de commandement et d’exécution. Elles sont un modèle de centralisation, de personnalisation extrême, de concentration et de confiscation du pouvoir à tous les niveaux. Le modèle d’organisation et de gestion des grandes entreprises publiques et privées, des toutes les grandes institutions est du même tonneau. « L’intérêt général » défini par les « élites » est encadré et mis en oeuvre par une bureaucratie vigilante et autoritaire. Le bien être est quantifié, paramétré.
Entre cet ordre et l’esprit du mouvement, la collision est forcément très violente (un ordre inadapté produit le chaos comme dit l’autre).
Au passage, il faut noter que la vénération quasi unanime que la classe politique actuelle éprouve à l’égard du général De Gaulle fait totalement l’impasse sur cette période. A l’une des plus formidables explosions de créativité socio politique que le pays ait connu, dans laquelle il n’a vu que « chienlit », lui et son environnement institutionnel ont répondu par une répression d’une extrême dureté.

De son coté, dans l’impasse totale, la gauche a considéré que le « mouvement n’avait pas d’issue politique » (il faut traduire : les questions posées par le mouvement ne correspondaient pas aux réponses préalablement élaborées depuis pas mal de temps).
Elle a donc passé la main aux syndicats qui vont négocier avec le gouvernement et le patronat. La société était de retour en terrain connu, entre « partenaires sociaux », pour discuter hausses de salaire et droits syndicaux, dans des cadres définis.
Des élections ont suivi dans la foulée, gagnées largement par la droite qui a mobilisé la majorité silencieuse en agitant une histoire de complot communiste (ça a bien marché vu qu’à l’époque l’URSS et l’armée rouge faisaient peur).
De Gaule a considéré pour muscler ses troupes que les anciens collaborateurs et les anciens de l’OAS étaient moins dangereux que les gauchistes (autre épisode peu évoqué de la carrière politique du général).
Puis Pompidou a succédé à de Gaulle avec un premier ministre qui a vaguement parlé de la nouvelle société (Jacques Chaban Delmas inspiré par Jacques Delors) avant de se faire remettre à sa place.
Puis il y a eu Giscard « plus jeune et moderne » et en 1981 l’élection de la gauche mitterrandienne. Elle a gagné avec un programme nettement inspiré par les thèses du PCF (nationalisations, pouvoir d’achat, retraite à soixante ans, diminution du temps de travail) mais avec en prime la démocratie garantie par le parti socialiste, alors qu’avec les communistes (on le voyait bien en Europe de l’Est), il y avait de gros risques.
On doit aussi à cette gauche des réformes « sociétales » significatives notamment l’abolition de la peine de mort.
Puis on a eu l’alternance. Il y a eu Tapie le gagneur de gauche. Puis on a parlé dans les ministères de gauche (ça continue un peu) d’une forme de business « gagnant-gagnant ». Puis on a eu la sinistre surprise du premier tour de la présidentielle de 2001.

Au fond, la gauche traditionnelle n’est jamais sortie de l’impasse programmatique et institutionnelle que le mouvement de mai 68 avait pourtant clairement mise en évidence. Elle s’est durablement accommodée des institutions de la cinquième république qui sont l’anti-réponse aux problèmes politiques durables qui travaillent les fondations de la société. Elle a même soutenu l’aggravation de leurs aspects les plus réactionnaires avec par exemple la réforme du quinquennat.
Sous la pression de la « culture de gouvernement » son programme a “acté” le caractère incontournable du marché pour stimuler et piloter la croissance qui créee richesses, emplois et possibilité élargie de réussite matérielle mais aujourd’hui, bien sûr, « dans le cadre d’un développement durable ». Elle parle encore de redistribution de la richesse mais en précisant bien qu’il ne faut pas plomber la compétitivité des entreprises sur le marché mondiale globalisé.
En somme, l’incompréhension des questions fondamentales (celles qui relèvent du thème de « la politique de civilisation ») posées par le mouvement de mai 68 a été pérennisée. Edgar Morin aurait apparemment préféré éveiller l’intérêt de la gauche plutôt que celui de Nicolas Sarkozy assisté de Henri Guaino.
Aujourd’hui, peu de citoyens attendent de la gauche institutionnelle la construction d’un projet de société. Ses fonctions se résument d’abord à sanctionner la droite (on n’en fini plus de parler de « vote sanction »), à sauver les meubles face à la globalisation, à écouter plus que la droite les citoyens (notamment dans les collectivités locales qu’elle gère), accessoirement (mais c’est encore embryonnaire) à soutenir des projets d’initiative citoyenne.

Alors, le mouvement de mai 68 a-t-il été définitivement étouffé, enfoui sous terre ? S’est il évaporé dans l’atmosphère palpitante et stressante du libéralisme éclairé ?
La description méprisante et teigneuse de celui qui veut incarner la rupture révolutionnaire conservatrice nous prouve à contrario que l’événement n’était pas qu’un naufrage moral pas plus qu’un joyeux remue-ménage sans conséquence.
En fait, si on gratte un peu, l’esprit transformateur de Mai 68 est toujours à pied d’uvre.
Ces dernières années, le nombre de celles et ceux qui, dans leur pratique, privilégient l’humain par rapport au profit financier en combinant changement social et changement personnel s’est considérablement accru. Ils développent des expériences qui ont pour objectif d’initier des transformations socio-économiques concrètes. On les retrouve parfois, mais pas seulement, dans les réseaux les plus opérationnels du mouvement altermondialiste (mais pas forcément à la tribune des « plénières »). La solidarité vécue sur un mode réciproque organise et finalise leurs projets et leurs activités.

Le mouvement de mai 68 avait bien cerné les limites humaines, sociales et culturelles de la société de consommation. Ceux qui ont réorganisé leur vie personnelle et professionnelle pour sortir du processus productiviste, consumériste et marchand, dans de nombreux domaines d’activités, ont été et sont plus nombreux qu’on ne le pense souvent. Bien sûr, leurs choix, du fait de leur caractère marginal, ont souvent été tournés en dérision et méprisés par les militants et les responsables politiques « sérieux ». Mais au fond leurs démarches avaient un caractère prémonitoire et les valeurs qui les inspiraient une dimension universelle.
Car on sait aujourd’hui que la crise écologique est le produit du capitalisme productiviste et de la mondialisation marchande. C’est même, selon le rapport Stern, "le plus grand et le plus large échec du marché jamais vu jusqu’à présent". La question prioritaire que cette crise nous pose n’est plus seulement de savoir « comment répartir les richesses produites » mais bien de choisir ensemble le type de « richesses » que nous devons produire.
Le nombre de citoyens qualifiés, d’intellectuels, de techniciens, d’experts, capables de réfléchir et d’agir de manière autonome et solidaire s’est considérablement accru depuis les années 1970 dans le monde entier. Ils disposent d’outils de coopération très efficaces.
Partout dans le monde, il existe des groupes, des réseaux, des collectivités qui travaillent pour pratiquer un nouveau mode de développement visant l’équilibre entre humanité et ressources renouvelables en même temps que la solidarité de long terme entre générations et territoires.
La conscience d’une communauté de destin de l’ensemble de l’humanité, d’une responsabilité collective à l’échelle planétaire, de la nécessité de partager les biens communs de l’humanité se dessine petit à petit.
Des contres pouvoirs, des outils démocratiques nouveaux sont inventés par des citoyens et des responsables politiques pour reprendre en main la gestion de leurs territoires. De nouvelles formes d’institutions et d’autorités publiques apparaissent au Sud et au Nord.
On voit maintenant, en Amérique Latine, Inde, Afrique, des populations extrêmement marginalisées - celles qui n’ont pas de place dans l’économie dite formelle - qui créent leurs propres organisations économiques, sociales et politiques.

Mai 68 est l’apparition d’une critique radicale très actuelle et de nouvelles formes d’engagement politique aujourd’hui plus nécessaires que jamais. Quarante ans après, on constate que la force de propulsion révélée par le mouvement est bien vivante.
Elle s’est même considérablement élargie et diversifiée. On mesure avec le recul son potentiel d’universalité. Elle finira bien par sortir la gauche de son impasse.

Raymond Vasselon
vasselon.raymond@wanadoo.fr

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