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UN TEXTE DE PHILIPPE ZARIFIAN
A propos de la crise économique et financière
mercredi 15 octobre 2008


Il est incontestable que la crise actuelle surprend par son ampleur et ses modalités. Personne ne peut dire qu’il s’y attendait. Par contre, tous les économistes compétents savaient qu’une crise de grande ampleur devait survenir un jour ou l’autre. Nous croulons depuis quelques mois sous les informations détaillées et les explications concernant cette crise. Plus personne, qui a été attentif à ces analyses, ne peut ignorer en quoi, par exemple, a consisté la crise des subprimes. Mais il existe, dans ces explications, une énorme carence. Presque personne n’ose y voir une véritable crise du système économique. On se contente de se référer à une crise financière et bancaire. Certains mêmes continuent d’affirmer que la cause réside dans les actifs " pourris " détenus par les banques, suite à la crise des subprimes (des prêts immobiliers transformés en titres négociables sur les marchés financiers), alors que les sommes astronomiques qui sont annoncées, en termes d’intervention des Etats, dépassent très largement ce qui était en cause au départ. La crise des subprimes aura été simplement l’étincelle qui a mis le feu à la plaine. Il est bon de revenir aux " fondamentaux ", donc à la crise du système économique en tant que telle, crise qui, je l’ai indiqué, était attendue de longue date.

1. Le développement de la crise économique et le tournant du milieu des années 80.

Un petit historique s’impose. Je me concentrerai au départ sur le cas français, simplement parce que je le connais mieux que les autres, pour l’élargir ensuite au cas mondial. Il y a déjà eu, ne l’oublions pas, une crise économique sévère qui, en France, a duré presque 10 ans. De 1973 à 2002/2003. Cette crise, soit disant causée par le quadruplement des prix du pétrole en 1973 (qui, bien entendu, n’était de loin pas la cause première), pouvait s’analyser dans les termes classiques d’une crise cyclique. Elle relevait d’un excès d’accumulation du capital et d’une baisse sensible du taux de profit moyen des entreprises. Comme toujours, dans ces cas là, la crise provoque des destructions importantes du capital existant et des tentatives de rationalisation du travail, avec compression des effectifs et intensification du travail, deux processus qui permettent de redresser, pour une nouvelle période, le taux de profit moyen et de relancer les investissements. C’est ce qui s’est passé. Pour qui s’en souvient ou n’était pas encore né, les années 70 ont été celles des grands plans de restructuration industrielle et d’une première forte montée du chômage (montée qui a démarré exactement en 1975, avec un décalage de deux ans par rapport au début de la crise).

Une des caractéristiques majeures de cette époque a été le quasi-arrêt des investissements productifs des entreprises privées, de sorte que lorsque l’économie française est sortie de la crise, elle avait un système de production qui avait sensiblement vieilli, une population salariée au travail qui avait, elle-aussi, vieillie et s’était rétrécie. C’est l’investissement public, réalisé par ce qu’on appelait à l’époque les GEN (grandes entreprises nationales), qui a limité l’ampleur de cette crise. Les GEN, poursuivant leur croissance selon la tradition gaulliste, avec un fort soutien de l’Etat (auquel elles appartenaient) ont agi de manière contra-cyclique : en réalisant de grands investissements de renouvellement de leur technologie et de leur matériel. SNCF, EDF, France Télécom en particulier ont lancé les grands plans que nous connaissons (TGV, Nucléaire, réseau téléphonique) au cours de cette période.

Mais, mis à part le cas très particulier de France Télécom, cela s’est payé d’une forte montée du déficit de ces entreprises, déficit qui était, en dernier recours, à la charge de l’Etat. A la fin, en particulier en 1981, point le plus noir de la crise, les deux problèmes se sont combinés :

-  destruction d’une partie de l’appareil de production et rationalisation du travail d’un côté (pensons aux 20 000 suppressions d’emplois réalisées dans la sidérurgie au cours de l’année 1979),

-  montée forte de l’endettement de l’Etat de l’autre.

C’est par un malheureux concours de circonstances, que le gouvernement d’union de la gauche est arrivé au pouvoir, précisément en 1981 !

Pendant cette période, aucune crise financière au sens actuel de ce terme : les " marchés financiers " avaient une ampleur et un rôle très réduits, les grands fonds mondiaux de placement et de spéculation n’existaient pas et le seul facteur de spéculation résidait dans les variations des taux de changes entre les monnaies du, après l’abandon des taux de changes fixes liés au dollar, et, en dernier recours à l’or, à l’instauration d’un système de taux de change flexibles. C’est là que se logeaient les mouvements spéculatifs. Le système bancaire a été peu affecté par cette crise, à l’exception prêt qu’il a, bien entendu, réduit l’ampleur habituelle de ses prêts aux entreprises, puisque l’investissement était en panne. C’est l’Etat endetté qui est devenu le premier emprunteur.

La crise que nous connaissons actuellement n’a absolument pas les mêmes caractéristiques. Il ne s’agit pas d’une crise cyclique habituelle et c’est l’une des raisons pour lesquelles les économistes sont assez " paumés ". Ils ne retrouvent plus leurs repères habituels. Je pense, personnellement, que les causes de la crise actuelle étaient déjà en germe dans les caractéristiques de la reprise économique du milieu des années 80. Les caractéristiques sont les suivantes et dessinent un paysage qui n’avait plus grand-chose à voir avec la période dite des Trente Glorieuses de l’après-guerre.

-  d’abord un mouvement de mondialisation impulsé par les grandes firmes et grandes banques. Dans ce mouvement de mondialisation, ce n’est pas, contrairement à ce qu’on affirme souvent, l’internationalisation de la circulation des marchandises qui constitue le fil conducteur. C’est, au départ, l’internationalisation de la localisation du capital : exportation de capitaux pour s’implanter dans diverses parties du monde et rachat d’entreprises locales. On en voit aujourd’hui les effets : la plupart des grands groupes, dit " français ", ont désormais un effectif salarié et un potentiel de production à l’étranger nettement supérieur à ce qu’ils ont en France. Cette question est largement sous-estimée dans les raisonnements économiques nationaux. Par ailleurs, dans la mondialisation, la véritable nouveauté réside dans la globalisation : les grandes firmes et banques raisonnent et élaborent leur stratégie directement selon un point de vue global et mondial. Ce n’est qu’en second rang qu’apparaissent les grandes régions du monde et les pays (y compris, actuellement, le pays d’origine de la firme). On a pu constater que cette stratégie de globalisation n’aboutissait pas à un développement de l’économie mondiale, au sens de l’ensemble des zones du monde. Bien au contraire, ces stratégies et les localisations du capital restent concentrées dans un nombre limitées de zones, les mêmes pour toutes les firmes qui s’y mènent une concurrence sauvage. Ces zones sont celles où existent un marché solvable d’une dimension suffisante et les infrastructures nécessaires. Pour l’essentiel ces zones sont constituées autour des mégalopoles. L’intérieur des pays reste aussi marginalisés, voire souvent plus appauvri qu’avant. Au Brésil, par exemple, Sao Paulo, mégalopole de quelques 15 millions d’habitants, est le lieu principal d’implantation du siège de ces Firmes et banques.

Bref : la mondialisation est constituée par un grand squelette, reliant ces zones entre elles, en flux de capitaux, de marchandises, d’informations, de communications à distance, de prêts et de circulations des profits, mais un squelette sans chair entre les os ! Les Etats nationaux n’ont qu’un très faible pouvoir d’action sur ces firmes. Nombre d’entre elles d’ailleurs ont décentralisé leur siège social juridique dans des petits pays développés " sûrs" et à la fiscalité faible. Sait-on que le siège de Renault, juridiquement parlant, n’est plus situé en France ?

-  la seconde caractéristique aura été et est toujours un considérable mouvement de repartage de la valeur ajoutée entre profits, fiscalité sur les entreprises et salaires, avec une véritable envolée de la part relative et de la valeur absolue du profit, au détriment de la part relative de la rémunération salariale et de la fiscalité sur les sociétés. En France, ce renversement a été très fort durant la seconde moitié des années 80 et la part des profits a continué d’augmenter régulièrement ensuite, même si la pente est plus faible (mais à partir d’un certain effet de taille, la pente s’affaiblit mécaniquement). Nous sommes arrivés à une situation proprement aberrante : les entreprises en France, toutes tailles confondues (donc avec de fortes inégalité en leur sein) et hors secteur public, sont parvenues à des taux d’autofinancement d’environ 105% ! Cela ne dit peut-être rien pour les non-économistes, mais cela veut dire que les excédents financiers de ces firmes (dont avant tout les grandes firmes mondialisées) sont devenus nettement supérieur à leurs besoins d’investissements productifs. On peut indiquer qu’un taux d’autofinancement " normal " est de 80%, le reste étant, normalement, couvert par crédit bancaire. La situation à laquelle on est arrivée est, depuis prêt de 15 ans, tout à fait anormale et " malsaine " : les grandes firmes (et les banques) ont dégagé et dégagent des surplus financiers considérables qui dépassent de loin les besoins productifs.

Il est donc parfaitement logique que les unes et les autres se soient lancées dans des placements spéculatifs, qui ont représenté une activité nouvelle et durable de leur part. Toute grande firme qui se respecte (à l’exception des grandes entreprises publiques qui restaient endettées) possède un département de placement financier, devenu partie intégrante du "business " de cette firme.

De la même manière, les grandes banques de dépôts ont développé une activité dite de " banque d’affaire ", entièrement vouée à la gestion des placements financiers. La question logique qu’on peut se poser est : pourquoi la rémunération salariale dans les pays développés, au centre du système capitaliste, ne s’est pas effondrée, alors qu’elle chutait en parte relative dans la valeur ajoutée depuis le milieu des années 80 ? Pourquoi est-ce seulement depuis deux à trois ans, qu’on parle ouvertement de baisse du pouvoir d’achat et de montée de la pauvreté ? Tenter de répondre à cette question est essentiel.

-  L’évolution et l’usage de la rémunération salariale ont été complexes, même si le point n’aboutissement ne pouvait être qu’une baisse de cette rémunération en valeur absolue (donc en pouvoir d’achat), un appauvrissement de la population, situation que tous les grands pays développés vivent actuellement. Si la baisse n’a pas été plus forte ni plus précoce, c’est pour la série de raisons suivantes :

-- Mécaniquement, aussi longtemps que se manifeste une croissance économique suffisante, et donc une croissance de la valeur ajoutée, la part de la rémunération salariale peut baisser en termes relatifs et continuer à évoluer en positif en valeur absolue, mais à un rythme qui se ralentit. C’est ce que montrent les statistiques pour les années 80 qui ont été, il ne faut pas l’oublier, des années de reprise économique, par rapport au marasme des années 70, même si cette reprise apparaissait désormais comme très fluctuante, très variable d’une année à l’autre. Les salaires continuent effectivement à augmenter, à un rythme qui se rapproche progressivement des 1% par an, sans aucune mesure avec la flambée du profit, mais sans baisse cependant. Cela dit, les statistiques sur les salaires ne concernent, par définition, que ceux qui occupent un emploi salarié et touchent un salaire à ce titre. Il faut tenir compte des autres phénomènes.

-- A partir du milieu des années 80, en même temps que la part du profit se redresse de manière spectaculaire, se manifeste un phénomène tout à fait nouveau : la création des emplois précaires, qui, mis à part le cas particulier du travail intérimaire, ont été lancés par l’Etat sous prétexte d’aider les emplois jeunes, emplois qui ont été légalisés, et que les entreprises se sont empressées d’utiliser (souvent en allant au-delà du nouveau droit du travail à ce sujet). Ces emplois sont nettement moins bien payés que les emplois durables, mais, du fait de leur durée restreinte (2,5 mois en moyenne à ce moment là), ils ont eu une influence limitée dans les statistiques nationales de salaire. Ce n’est qu’avec la forte envolée de ce type d’emploi qu’ils vont progressivement avoir une influence négative, dépressive, sur la masse salariale globale,

-- L’allongement spectaculaire de la durée des études, à partir de 1984 là encore, a un effet évident : il retire une fraction croissante des jeunes de la population active salariée (sinon pour des petits boulots) et n’ont donc aucun impact sur les statistiques concernant les salaires,

-- Si l’échec scolaire recule, le chiffre des jeunes qui quittent le système éducatif sans aucun diplôme se stabilise à un niveau non négligeable (150 000 jeunes par an) et surtout pour une exclusion considérablement plus radicale et durable que dans les périodes antérieures. Ces jeunes ne sont... nulle part ! Ils ne deviennent visibles que lorsqu’ils se manifestent par des actions violentes.

-- N’oublions pas enfin le caractère désormais structurel et de masse du chômage. Les chômeurs sont comptés comme actifs, mais non occupés. Eux aussi disparaissent des statistiques. Leur nombre fluctue en fonction de la conjoncture économique, mais il existe de puissants moteurs pour qu’en tendance, et malgré les fluctuations, ce chômage s’impose désormais à un niveau élevé.

-- Reste enfin un phénomène dont on parle peu bien qu’il soit très net : pour les jeunes qui accèdent à un emploi durable, le montant du salaire est nettement inférieur à ce que les générations précédentes pouvaient prétendre à un niveau de qualification et d’âge équivalent. Les patrons jouent à fond la carte du chômage de jeunes pour imposer cette dégradation et il faut bien dire qu’aucune solidarité intergénérationnelle et aucune action d’envergure des organisations syndicales ne viennent s’opposer à cette pratique.

Au total donc, on s’aperçoit que durant les années 80, si la rémunération salariale des actifs occupés maintient une légère croissance, souterrainement des nouvelles tendances agissent, qui vont progressivement miner tout l’édifice. Il faudra néanmoins quelques années pour qu’au niveau sociétal ces tendances viennent affecter la situation de tous les salariés.

-  les chiffres de moyennes, qui servaient de référence aux raisonnements économiques, perdent largement de leur signification. Derrière elles, ce sont des situations de plus en plus inégalitaires qui s’installent et qui, d’ailleurs, minent la combativité sociale. La fraction haute des dirigeants des grandes groupes et banques appartient toujours légalement aux salariés, mais l’explosion scandaleuse de leur rémunération a un fondement précis : c’est directement sur l’envolée du profit qu’ils se " paient ". Ils quittent, de facto, complètement le salariat. Les salariés " moyens " voient bien que, progressivement, leur situation se dégrade, mais ils se jugent, non sans des raisons objectives, bien que temporaires, " privilégiés " par rapport aux jeunes, aux précaires, aux chômeurs, aux exclus.

-  L’Etat enfin ne peut que voir son déficit s’aggraver. Je laisse de côté, pour l’instant, le gigantesque déficit de l’Etat aux Etats-Unis. Mais en France et dans les pays équivalents, les recettes publiques enregistrent nécessairement l’érosion de la rémunération salariale - qui reste l’une des bases de la fiscalité -, le manque de recette dues au chômage et la baisse voulue de la fiscalité sur les entreprises et sur les riches. Elles enregistrent aussi une érosion de la base principale des recettes fiscales : la fiscalité sur les produits achetés.

En contre partie, trois postes de dépenses explosent :

-- les dépenses sécuritaires,

-- les aides aux entreprises pour embaucher des jeunes et limiter la croissance du chômage (aides qui sont d’une imbécilité totale dans une période où le montant des profits explose ! On mentionne toujours le cas des PME. Si certes une partie des PME sont en difficulté, il faudrait, si on veut les aider efficacement, revoir intégralement les règles et pratiques de sous-traitance (qui les asphyxient) et avoir une politique radicalement nouvelle concernant leurs débouchés (penser " services utiles et écologiquement bons ", plutôt que marchandises),

-- enfin la prise en charge, partielle mais incontournable de l’effondrement progressif du système de sécurité sociale au sens large (santé, retraites, aides aux familles en particulier). Les gouvernements successifs s’enferment dans un double rôle : d’une part, par réformes successives, baisser la redistribution sociale et le salaire indirect que ce système autorisait et donc contribuer directement à son affaiblissement et, en même temps, prendre à sa charge un montant croissant du coût de la dégradation de ce même système ! Un beau paradoxe !

Bien entendu l’enfoncement progressif, mais permanent, de l’Etat dans les déficits et la destruction partielle, mais constante, du système de sécurité sociale viennent s’ajouter à toutes les caractéristiques précédentes : une dégradation multiformes de la situation des salariés (qu’ils soient actifs durables, précaires ou chômeurs), des jeunes, futurs salariés et désormais des retraités ! Bref : de l’immense majorité des personnes.

On arrive à un résultat d’une très grande simplicité, mais qui diffère totalement des crises cycliques du capitalisme : un contraste frappant entre l’envolée du profit et la détérioration, d’abord souterraine et inégale, puis, maintenant, ouverte et générale de la situation de la grande masse de la population. On peut raisonner " pays ", mais on doit désormais raisonner " monde ".

Il faut souligner le fait qu’il ne s’agit pas d’une crise de manque de débouchés ou de surproduction, voire de sous-consommation. Ce nouveau déséquilibre est très profond et durable. Il n’est en rien cyclique. Il se manifeste aussi bien en conjoncture de croissance que de récession. On peut l’exprimer en termes plus rigoureux : la valorisation du capital se déconnecte de plus en plus de la base qui lui reste cependant nécessaire : le travail salarié. Situation qui sape les fondements mêmes du système capitaliste, lequel, par nature, reste fondé sur le travail salarié. Tous les germes d’une crise très profonde se développent ainsi depuis le milieu des années 80, c’est-à-dire depuis plus de 20 ans.

Jusqu’à maintenant, de manière intentionnelle, je n’ai fait nulle mention des marchés financiers, des acteurs qui les dominent, ni de leur rôle et de leur crise spécifique actuelle, bien qu’elle occupe le devant de la scène. C’est qu’il me semblait indispensable de montrer qu’il s’agissait d’une crise économique, que l’on peut directement rattacher à des affrontements entre classes sociales, donc à une approche politique. Car tout ce que je viens de décrire, à commencer par le renversement profond et durable du partage entre profit et rémunération salariale, correspond, en termes politique, à une offensive des fractions dominantes du capitalisme actuel, offensive contre la population vivante - contre le salariat, mais au-delà même des salariés, puisque retraités et jeunes ne sont plus ou pas encore salariés, mais font partie du système salarial, du salariat. Offensive entre les membres de ces fractions capitalistes, puisque tous ces phénomènes se sont accompagnés d’une nette intensification de la concurrence entre capitaux, de son changement tendanciel d’échelle - le monde directement et non plus chaque pays -, et d’une extension des espaces de valorisation concurrentielle des capitaux, du fait, en particulier, de la privatisation des grandes entreprises publiques, et maintenant d’une partie croissante du système de protection sociale, qui devient un espace explicite de marchandisation (le comportement des grandes compagnies d’assurance en témoigne explicitement).

Jusqu’à maintenant, là aussi de manière volontaire, j’ai eu recours aux raisonnements et aux données statistiques qui relèvent de ce que l’on appelle l’économie descriptive. Je n’ai pas fait appel à ce qui est le fond de mon analyse, une analyse théorique d’inspiration marxiste (je dis "d’inspiration", car j’ai certains points des désaccords importants avec Marx, notamment son analyse de la valeur que, comme plusieurs autres économistes "marxistes" de la fin des années 70, je considère comme fausse). J’ai voulu montrer, par l’usage de l’économie descriptive, que la compréhension, non théorique, mais valable empiriquement, de cette crise était accessible à tout le monde.


2. Marchés financiers et crise financière.

Les bourses et marchés financiers existent de longue date. Leur principe centrale : faire de l’argent avec de l’argent, autrement dit : faire du profit (valoriser un capital) au sein de la seule sphère du capital argent, est utilisé et connu depuis que le capitalisme financier existe, c’est-à-dire nettement avant la naissance du capitalisme industriel. Les bourses, qui fonctionnent sur un principe dit de "placement" de capitaux-argent, principe fondamentalement spéculatif, puisqu’il spécule sur le fait que le rendement du capital prêté ou investi en actions, et donc placé, permettra de dégager un profit substantiel, reprennent le fondement même du crédit, qui est à la base de la constitution historique du capitalisme bancaire et financier, déjà présent au Moyen Age, en particulier pour financer les dépenses des royautés et féodalités. En réalité l’existence de ce type de capitalisme est encore bien plus ancienne, mais un capitalisme non fondé sur le salariat. Je reviendrai sur ce point important.

Cela dit, les marchés financiers actuels, tels qu’ils se constituent, en toute légalité, en particulier grâce à la légalisation de la "désintermédiation" financière, terme qui indique que tout acteur peut intervenir sur ces marchés, sans passer par l’intermédiaire des banques, possèdent des caractères et une puissance qui contrastent avec le passé. Et cette nouvelle constitution a démarré dans le milieu des années 80, là encore, c’est-à-dire exactement au moment où s’est opéré la nouvelle reprise économique et se sont imprimé toutes les caractéristiques dont j’ai parlé. Le tournant des années 1984/85 marque donc une transformation générale du fonctionnement économique d’un capitalisme qui se mondialise et se financiarise directement. Il se trouve, là encore, que les mesures institutionnelles et légales nécessaires à cette mutation ont été prises au départ par un gouvernement socialiste. Mais passons !

Il n’est pas dans mon propos de revenir sur la manière dont se sont constitués et développés ces marchés. Je voudrais insister d’entrée de jeu sur deux types de propos qui dominent la sphère médiatique et masquent la réalité :

-  analyser ces marchés, essentiellement en termes pseudo-psychologiques, en parlant du comportement, de la confiance, de la défiance et de l’affolement de ces marchés (marchés qu’on assimile tout d’un coup à des êtres humains !) est absurde. C’est faire tomber l’analyse économique à un niveau journalistique particulièrement bas. Cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas des comportements collectifs et des "effets de foule", tels que le sociologue Gabriel Tarde l’a remarquablement analysé. Mais il s’agit d’effets et non de causes. Et s’il se manifeste, dans les comportements actuels des acteurs intervenant dans ces marchés, un phénomène de défiance généralisée, c’est une défiance, parfois inconsciente, face à l’ensemble du système économique capitaliste dont ils font partie. Un personnage comme Georges Soros est certainement l’un des meilleurs analystes de la forme contemporaine prise par le capitalisme car les marchés financiers en sont à la fois l’un des aiguillons, mais aussi un formidable lieu de révélation et d’observation.

-  Opposer la soi-disant "économie réelle" à l’économie de ces marchés est là aussi une absurdité. Il n’existe pas d’"économie réelle" face à une économie "irréelle". Le système économique fonctionne comme un système intégré. Et ce sont en large partie les mêmes acteurs qui agissent dans toutes les sphères, et ceci d’une manière largement rationnelle et cohérente (sans minimiser néanmoins les "effets de foule" en cas de panique).

D’où viennent les capitaux qui se sont investis dans ces marchés et qui sont devenus, en quelques années, la fraction dominante et prédatrice du capitalisme contemporain ?

D’une part du gonflement de la masse du profit, sans usage productif direct, qui s’est naturellement orientée vers le placement spéculatif, phénomène dont j’ai indiqué l’origine. Elle a été rejointe, plus tardivement que le tournant des années 80, par ce qu’on appelle aujourd’hui des "fonds souverains", c’est-à-dire, pour l’essentiel par les capitaux considérables détenus par les pays pétroliers et par les Etats "riches", la Chine essentiellement.

D’autre part, de mécanismes, déjà anciens, de captation et placement de l’épargne des salariés, sur la base de la détérioration de l’ensemble du système de protection sociale. Le cas-type en est constitué par les fonds de retraite américains, qui ont pris plusieurs longueurs d’avance sur le reste du monde, pour la raison simple qu’un système de sécurité sociale à la Française y était inexistant. Les dirigeants de ces types de fonds, que l’on appelle, bizarrement "les investisseurs", alors qu’ils placent des capitaux, mais n’investissent pas productivement, sont devenus l’un des acteurs dominants sur ces marchés. Ce qu’on appelle les "fonds d’investissement", plus européens qu’américains, sont, quant à eux, fondés, non pas sur la destruction progressive des systèmes publics de protection sociale, mais sur une capacité propre à capter toutes les formes d’argent, quelle que soit leur origine, apte à être placées. Les "hedge founds", fonds hautement spéculatifs, viennent compléter le tableau des supposés "investisseurs". Les banques et grandes compagnies d’assurance, d’abord prises de cours et débordées par la croissance fulgurante de ces marchés, y sont entrées et en sont devenues un acteur important, secondarisant leur rôle premier de pourvoyeur de crédits.

L’opération de base, pour cette catégories d’acteurs, qui domine l’actualité immédiate, est simple : il s’agit à la fois d’une captation directe des dépôts réalisés par les particuliers et les entreprises, dans des portefeuilles d’actions ou d’obligations, donc dans des titres placés sur ces marchés et d’une transformation des crédits (ou assurances) octroyés en titres eux-aussi placés et négociables sur ces marchés. Phénomène désormais bien connu sous le terme de "titrisation". Si un nombre important de salariés ont souscrit, par l’intermédiaire des banques et assurances, à ces portefeuilles de titres, ce n’est pas principalement pour spéculer, mais pour sécuriser leur épargne, face à une situation sociale et économique, qui, je l’ai indiqué, minait progressivement le revenu et les prestations issus de leur salaire et cotisations.

Autrement dit, c’est la détérioration tendancielle de la situation du "monde du travail" qui a conduit, objectivement, ces salariés, de la même manière que les retraités américains, mais par un canal plus traditionnel, à agir comme alimentant les capitaux de placements spéculatifs sur les marchés par l’intermédiaires des banques et compagnies d’assurances. Objectivement, une masse croissante du salariat a alimenté la rapide et énorme croissance de ces marchés et a donc joué, de fait, le jeu de la spéculation, adoptant le principe "faire de l’argent avec de l’argent".

Du fait de cette tripe origine - d’une part le gonflement des profits issus de la sphère productive et de la hausse du prix de l’énergie et des matières premières, d’autre part la captation d’une très large partie de l’épargne constituée, par précaution et nécessité, par le salariat, et enfin l’action plus tardive,maisactuellementforte,des quelques Etats et acteurs financiers des pays détenant de considérables réserves de capitaux disponibles (dont la Chine est devenu le chef de fil) - les marchés ont pu prendre rapidement une dimension considérable et assurer leur emprise sur l’ensemble du système capitaliste et de ses acteurs. Il n’est un secret pour personne que les fameux "investisseurs" ont pris des positions de pouvoir dominantes dans les grandes firmes mondialisées.

Mais il n’existe pas d’offres de capitaux de placement sans une demande d’argent, sans des occasions fortes de placement, car, même spéculatif, un capital doit bien en définitive répondre à une demande de capitaux et de financements. Les acteurs de cette demande sont connus :

-  d’une part, et on devrait dire en premier lieu, les Etats, qui, pour couvrir leurs déficits, ont commencé à faire un appel considérable aux marchés financiers, par l’intermédiaire technique, en particulier, de ce qu’on appelle les "bons du Trésor". Le gouvernement américain a bien entendu ouvert la porte et pris la tête de file de cette situation, pour des montants qui sont devenus fabuleux (couverts en partie par des achats de titres sur l’Etat américain pris par les acteurs financiers et l’Etat du Japon, d’abord, auquel s’est donc adjoint la Chine et les Etats pétroliers). On arrive d’ailleurs à cette situation assez cocasse : les grands concurrents, voire adversaires politiques des Etats-Unis, sont des Etats, associées à leurs propres banques, qui "tiennent" le gouvernement américain à cause de leur détention de la majorité des titres de créances sur l’Etat américain. De ce point de vue, on pourrait dire, de manière cynique, que les Etats-Unis ont déjà perdu la guerre, et c’est là, effectivement, une certitude, que la crise actuelle amplifie considérablement. Les détenteurs de "fonds souverains" sortiront de cette crise encore bien plus forts qu’ils ne le sont actuellement. La Chine est en passe de dominer le monde, plus rapidement encore qu’on ne le pensait.

-  d’autre part les particuliers, les membres du salariat et les petits entrepreneurs, qui, voyant leur situation financière se dégrader, mais voulant maintenir leur niveau de vie ou d’investissement productif, ont commencé à faire un appel considérable aux crédits, crédits qui, comme tout le monde le sait aujourd’hui, ont été titrisés, donc transformés en titre négociables sur les marchés financiers, avec, dans leur sillage, une multitude de "produits dérivés".

Au total les acteurs des marchés financiers, participant d’une nouvelle fraction du capital, clairement dominante dans le système capitaliste d’aujourd’hui, sont devenus possesseurs d’un montant considérable (que personne n’est capable de chiffrer avec exactitude) de capitaux de placement. En contrepartie, il s’est développé une toute aussi considérable économie d’endettement, de la part des particuliers (membres du salariat) et des Etats. Il n’est pas contestable, empiriquement parlant, que le facteur déclenchant de la crise actuelle a été l’incapacité des particuliers (et tendantiellement... des Etats ! ! !) à tenir le remboursement de leurs emprunts, et ceci de manière non conjoncturelle, structurelle. Plus la valeur et le nombre des titres ont flambé, dans la période précédente, plus la chute a été rude. Mais j’espère avoir démontré, contre ce que disent la plupart des commentateurs dans les médias, voire des experts "distingués", que cette crise des marchés financiers condense et cristallise l’ensemble des caractéristiques qui portaient à une crise économique grave, et ceci, selon des tendances inscrites dès le tournant du milieu des années 80. On ne peut pas absolument pas séparer les deux et opposer une soi-disant "économie réelle" à l’économie des marchés financiers. Les acteurs dominants de cette phase du capitalisme sont d’ailleurs totalement enchevêtrés, ce que le cas des banques illustre à merveille.

Conclusion :

Que penser des mesures actuellement mises en œuvre ou débattues par les gouvernements des principaux pays capitalistes ? Le plan Paulson est compréhensible, si l’on tient compte d’une analyse en termes politiques, et donc des intérêts de classe en jeu. Mais il s’agit d’une complète absurdité en termes économiques. Non seulement il est totalement immoral, bien entendu, que les spéculateurs soient sauvés et récompensés par un plan, sans précédent historique, de socialisation des pertes, mais n’importe qui peut comprendre qu’il en résultera deux conséquences négatives :

-  même mieux contrôlés, les spéculateurs pourront reprendre leur jeu. Ce n’est pas un problème d’individus qui "auraient mal géré", c’est un problème systémique. Les mêmes mécanismes reproduiront les mêmes effets,

-  et surtout : en écrasant les membres du salariat sous le poids supplémentaire de cette nouvelle dette publique et en fragilisant encore plus la situation financière propre des Etats, on accroit et aggrave tous les facteurs de la crise économique. C’est cela d’ailleurs que les spéculateurs "sentent", à défaut de bien le comprendre. Et c’est pourquoi la "confiance" ne revient pas.

Pour aller à l’essentiel, nous sommes face à une crise inédite, non cyclique, qui se manifeste par un divorce, qui va s’aggraver, entre les possibilités de vivre de manière décente (de ne pas tomber dans la misère, ce qui est néanmoins le cas d’un nombre croissant de personnes, y compris dans les grands pays développés) de la population liée au salariat (salariés actifs, précaires, chômeurs, retraités, et jeunes encore pris dans les études) et la valorisation du capital, avec un capital de placement qui, même régulé, restera dominant pour la simple raison qu’aucun gouvernement n’envisage de l’asphyxier, et surtout de le faire disparaître. Un divorce entre capital et travail salarié, alors que le travail salarié est et reste la source, en dernière instance, de la formation du capital.

Je ne vois aucune sortie de cette crise se dessiner. Je ne vois aucun gouvernement des grands états capitalistes prendre les mesures radicales qui s’imposeraient.

Ces mesures radicales sont simples à énumérer :

-  asphyxier ou supprimer le capital de placement. C’est possible par des mesures politiques fortes. Mais actuellement les gouvernements font l’inverse : ils le renflouent !

-  renverser complètement la donne et la tendance en matière de partage de la valeur ajoutée entre profit, impôts sur les sociétés et rémunération salariale,

-  rétrécir le plus possible la sphère de la marchandisation et développer une économie servicielle, publique, mais aussi associative, voire privée. On peut "renationaliser", mais ce n’est que l’enveloppe, comme le gouvernement britannique, aculé à cette solution, le fait à titre temporaire. Derrière cette enveloppe, il faut mettre un nouveau contenu, inspirée du service public, mais donnant aux usagers un pouvoir et une initiative démocratique et première qu’ils n’ont jamais eu, même à la grande époque de l’essor du domaine du service public (qui était, en réalité, un service étatisé),

-  enfin, mais c’est en soi un sujet trop vaste pour que je puisse le traiter dans ce texte, tirer toutes les conséquences qui s’imposent de la crise écologique. En faire une priorité absolue.

Philippe Zarifian
7 octobre 2008

Ce texte est publié sur le site de Philippe Zarifian


 “LA CRISE” : quelle est la nature de cette crise ? quels peuvent être ses développements ? Que peuvent faire les personnes et mouvements citoyens engagés dans la transformation de la société ?
Réunion réseaux citoyens mercredi 22 octobre à 20h à l’Espace Pibarot (AL de Beaubrun, 11 rue de l’Apprentissage à St-Etienne).
(voir




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