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REGARDER EN FACE LA MACHINE ET L’ÉCONOMIE DE GUERRE ISRAÉLIENNES
Projection-débat du film “The Lab” (Le Laboratoire) en présence de son réalisateur Yotam Fredman
Ce Jeudi 9 octobre 2014 à 19h30 au nouveau Théâtre de Beaulieu, 28 Bd de la Palle à St-Etienne.
mardi 7 octobre 2014


C’est l’AFPS-Association France-Palestine Solidarité de St-Etienne qui organise cette soirée.
Le cinéaste israélien Yotam Fredman, réalisateur de ce film, sera présent.


-  "Why is there such a demand for Israeli weapons ?
-  If Israel sells weapons they’ve been tested, tried out
(...) It brings Israël billions of dollars"

“Depuis le 11 septembre, l’industrie israélienne de l’armement et de la sécurité tourne à plein régime. Les multinationales testent la technologie militaire du futur avant de la vendre dans le monde entier. The Lab montre comment l’occupation militaire de la bande de Gaza et de la Cisjordanie, qui était à l’origine un casse-tête pour les leaders israéliens, est devenue la force motrice de l’économie israélienne. Partout dans le monde, les autorités choisissent l’hypocrisie et critiquent la violence israélienne tout en investissant dans la technologie et l’expertise développées dans la région. Dans The Lab, Feldman met à nu, de façon inimitable, la relation entre idéologie, industrie et politique.”
Le matériel militaire, sophistiqué, tel les drones sans pilotes, a été testé contre le peuple palestinien et répond aux standards des guerres modernes. L’Etat d’Israël l’exporte alors aux puissances occidentales, intéressées à pouvoir s’en servir contre les peuples sous domination coloniale ou néo-coloniale, ou pour briser les révoltes de leurs peuples contre les conséquences de la crise du capitalisme.

Entrée libre - PAF

http://www.gumfilms.com/projects/lab




Dans l’interview ci-dessous Yotam Feldman explique que les guerres à Gaza sont devenues un aspect du système de gouvernance israélien.
Voir http://www.bdsfrance.org



“Les guerres à Gaza sont devenues un aspect du système de gouvernance israélien” : interview avec le cinéaste Yotam Feldman

Cette interview, par Ofri Ilani date de juillet 2013.

Dans son documentaire, « HaMaabada » (« The lab » en anglais ou « Le laboratoire »), Yotam Feldman explore la manière dont les industries de l’armement israéliennes s’immiscent dans la politique, dans l’économie ainsi que dans les décisions militaires du pays. Les armes, la technologie militaire et le savoir-faire israéliens prennent de la valeur dès lors qu’ils ont été testés sur le terrain dans des guerres et au combat face aux Palestiniens ou aux pays voisins.

-  Peut-être devrions-nous commencer par la réputation d’Israël sur le plan international. On a souvent parlé, ces dernières années, d’isolement croissant sur la scène internationale. Cet isolement recule peut-être par moments, mais il y a un consensus total de la gauche à la droite israélienne, sur la baisse de popularité d’Israël à chaque nouvelle guerre et opération militaire. Vous dites que c’est tout le contraire. Dans votre film, on peut voir des officiers des armées du monde entier venir en Israël acheter des armes : de l’Europe, de l’Inde, d’Amérique latine et évidemment des États-Unis, vraiment du monde entier. Alors, cette histoire autour de la critique et de l’isolement n’est-elle alors qu’une comédie à laquelle tout le monde participe ? Ou bien la critique est-elle une force supplémentaire à prendre en compte ?

Yotam Feldman - Je pense que s’est fixée une vision d’Israël comme un animal sauvage incontrôlable vivant dans un environnement brutal et ainsi contraint d’exercer une force excessive bien que nécessaire. C’est d’ailleurs une vision plutôt condescendante voire indulgente. De manière plus significative, je constate que le marketing sécuritaire d’Israël a réussi là où la Hasbara* (en hébreu littéralement : explication. Il existe un ministère du gouvernement israélien de la » hasbara et des juifs de la diaspora » dédié à « l’explication au monde de notre bon droit et le droit de l’Etat d’Israël à exister comme Etat juif et démocratique » citation du ministre en poste Yoel Edelstein) a été moins fructueuse. Les gens ne font pas toujours le lien entre les armes sophistiquées d’Israël et la force militaire non contenue que rapportent les enquêtes des ONG des droits de l’homme. On voit cela comme deux phénomènes distincts se produisant dans des espaces spatio-temporels proches. Si vous lisez le rapport Goldstone à propos du bombardement du rassemblement de l’Académie de Police à Gaza, le premier jour de Plomb Durci, et que vous lisez ensuite la brochure publicitaire de Rafaël à propos de l’expérience de combat conduite sur « Spike 4 » (nom du missile utilisé par Israël lors de ce rassemblement), il vous faudra faire un effort afin de vous rendre compte qu’il s’agit là de deux comptes rendus différents du même événement historique. Même chose pour les drônes utilisés dans les assassinats ciblés à Gaza [1]. D’un autre côté, il est possible que les Européens comprennent tout cela et ne s’en soucient simplement pas.

-  Dans la dernière décennie, à la suite de l’opération Plomb Durci, il y a eu le sentiment que cela ne pouvait plus durer, que dans cette situation, Israël serait contraint à poursuivre par une troisième, quatrième, cinquième sixième guerre de Gaza, et aussi peut-être sur d’autres fronts - et en même temps qu’il ne lui serait pas réellement possible de s’engager sur autant de fronts.

Yotam Feldman - Après le désengagement (de Gaza) s’est produit à mon avis, un processus qui n’a été remarqué que par quelques personnes extérieures à l’armée : La guerre a cessé d’être un événement extraordinaire, inattendu et dramatique dans la vie de la nation et elle est devenue une activité périodique qui accompagne cette vie nationale. Ainsi, à tout moment, Israël est soit en guerre à Gaza, soit en attente de la prochaine guerre. Entre le désengagement de 2005 et « Plomb Durci », nous avons eu « Pluies d’été », Les chênes de Bashan..., fruit pressé, jours de pardon, « Hiver Chaud » (noms des opérations militaires israéliennes sur Gaza la liste est partielle). Yoav Galant, commandant du Commandement du Sud entre le désengagement et Plomb Durci, et que l’on voit dans le film, a joué un rôle majeur dans la formulation de cette doctrine. Il a employé la métaphore d’une tondeuse à gazon pour la décrire : la guerre comme opération de maintenance routinière, entretien périodique, au-delà des frontières.

Un des éléments contribuant à cela a été l’utilisation massive de véhicules blindés ou automatiques sans équipage à bord, permettant des guerres dans lesquelles il n’y a aucune proportion entre le risque pris d’un côté et le risque encouru de l’autre. Cela a rebattu toutes les cartes des catégories morales, politiques et légales que l’on utilise habituellement pour penser la guerre. Si tous ces systèmes étaient fondés sur l’idée qu’il s’agissait d’un conflit dans lequel les deux parties acceptaient la possibilité de tuer ou de mourir, ici, dans la plupart des cas, une partie tue et l’autre meurt. Les industries sécuritaires qui développent des produits pour des affrontements du type de ceux de Gaza et poussent l’armée israélienne à les acheter ont un rôle crucial. Le résultat est inquiétant car il me semble que la guerre à Gaza est devenue inhérente au système politique israélien, peut-être même un aspect de notre système de gouvernance. C’est particulièrement visible pendant l’opération Pilier de Défense qui a eu lieu au moment de la campagne électorale et dont le soutien a rassemblé tous les prétendants au pouvoir.

-  Pensez-vous que les essais des systèmes d’armement ont joué un rôle dans, disons, les calculs d’Ehud Barak durant les récentes guerres à Gaza ?

Yotam Feldman - Il est difficile d’écarter cette idée. Le lien est beaucoup plus direct que celui fait par le général Dan Halutz entre la deuxième guerre du Liban et ses investissements boursiers personnels. Il y a des liens très étroits entre, d’un côté les industries sécuritaires et de l’autre l’armée et le monde politique. L’entreprise sécuritaire la plus profitable est Elbit, propriété de Micky Federman, très proche d’Ehud Barak et personnage clé dans ses campagnes électorales. Cette entreprise est spécialisée dans les moyens avancés d’affrontement asymétrique, exactement le type de guerres conduites par Ehud Barak à Gaza ces dernières années. Il y a beaucoup d’autres liens comme celui-là. De plus, il s’agit d’un intérêt économique national. Le ministère de la défense joue le double rôle d’autorité supervisant l’armée et de promoteur des ventes [2] pour l’industrie sécuritaire israélienne à l’étranger. Je pense qu’il serait presque inhumain de demander à Barak de séparer les deux aspects. Je ne dis pas qu’ils s’engagent dans des campagnes militaires à Gaza afin de tester des systèmes et s’enrichir, mais cela joue un rôle.

Plus bas dans la hiérarchie, les entreprises sécuritaires israéliennes investissent beaucoup d’effort pour encourager les officiers de l’Armée de Défense d’Israël (IDF en anglais, Tsahal en hébreu NDT) à acheter leurs produits et à les utiliser afin de booster leur potentiel d’exportation. Cela se fait aussi en recrutant massivement les services de cadres supérieurs de l’armée à la retraite comme promoteurs des ventes et chefs de projets auprès de leurs anciens collègues et subordonnés de l’IDF. Un cas significatif est celui d’Elbit et du Général à la retraite Yiftach Ron-Tal [3].

Cette approche porte ses fruits. Un personnage clé dans les industries sécuritaires m’a dit que les essais opérationnels à Gaza du BMS (système de gestion de combat - un système de type internet conçu pour les forces terrestres) d’Elbit, un gigantesque projet d’un milliard de Dollars, a permis à Elbit d’augmenter son prix lors de la signature d’un contrat avec l’Australie un an plus tard [4] Même chose pour Rafael. L’entreprise a ouvertement déclaré qu’elle comptait profiter de l’intensification de violence précédant l’opération Pilier de Défense - accompagnée de la première utilisation du « Dôme de Fer » - pour trouver environ un demi-milliard de Shekels (approximativement 135 millions de Dollars) à travers l’émission d’obligations [5]. Un représentant commercial chez IAI (Industries Aérospatiales Israéliennes) m’a dit que les assassinats et autres opérations à Gaza permettent une augmentation de plusieurs dizaines de points en pourcentage des ventes de l’entreprise.

-  Il est cependant difficile de convaincre de cela. On a le sentiment que l’intensification des menaces, la nécessité de construire des murs, de tirer plus de missiles défensifs et de déployer plus d’unités sur tous les fronts mèneront tout de même à une situation où l’on serait « à court d’argent » [6]. Ou alors, la question se pose de savoir s’il y a toujours un lien direct entre les conflits militaires et les profits économiques, ou qu’à partir d’un certain point cela commence à s’inverser ?

Yotam Feldman L- a question est c’est l’argent de qui, qui manque ? Contrairement à la situation passée, une partie importante des industries sécuritaires est privée. D’un autre côté, l’État joue un rôle dans le succès de ces entreprises à travers son investissement dans l’armée israélienne, la recherche et le développement nationaux. De ce point de vue, ainsi que le montre Shlomo Swirski [7], les industries sécuritaires sont responsables du transfert de fonds publics vers une classe moyenne supérieure faisant son beurre directement ou indirectement grâce à ces industries. Une partie de cet argent revient dans les coffres de l’État à travers l’impôt et les revenus des fabricants d’armes gouvernementaux, contribuant ainsi à une économie étatique de conflit, et une autre partie reste dans le domaine privé.

-  Est-ce là une nouveauté ? Il y a toujours eu des marchands d’armes israéliens et de façon générale, les États ont toujours tiré profit de la guerre.

Yotam Feldman - Lorsque j’ai commencé à travailler sur ce film, j’ai rencontré le marchand d’armes Yair Klein, chez lui, au-dessus du marché aux puces de Jaffa. Nous avons longuement parlé de la thèse de ce film et de mon projet. À première vue, Klein aurait fait un parfait protagoniste pour un tel film. Ancien officier dans l’unité d’élite Haruv, il a vendu à des milices colombiennes les tactiques employées par l’IDF dans la vallée du Jourdain contre des militants palestiniens traversant la frontière jordanienne au temps où Ghandi (surnom donné à Rehavem Ze’evi) était commandant du Secteur et agissait à sa guise. Cependant, au cours de notre conversation, je me suis rendu compte qu’il n’avait aucune idée de ce dont je parlais. Sa génération ne comprend pas la réalité d’aujourd’hui. L’ampleur est totalement différente de nos jours. Les profits issus de l’armement israélien sont des dizaines de fois plus importants, mais, plus significatif encore, les produits israéliens ne sont plus les mêmes.

Klein a vendu des armes mortelles et des méthodes d’entraînement. Aujourd’hui, Israël offre sur le marché un modèle politique complet de guerre asymétrique, un conflit entre un État et des combattants irréguliers. Ce modèle comporte des éléments aussi bien meurtriers que « doux ». Israël exporte aussi bien des missiles Rafael utilisées pour des assassinats à Gaza, des drones IAI, les méthodes de combat du Général Aviv Kochavi [8], ainsi que des murs de séparation Magal, mais aussi des experts juridiques [9], des experts en matière d’administration de populations dans le style de l’administration civile israélienne en Cisjordanie [10], et même en matière d’éthique de guerre [11]. C’est peut-être la raison pour laquelle la Gauche a aujourd’hui une position plus forte sur ce marché. Yossi Beilin vend des « produits de sécurité », Shlomo Ben-Ami [12] a occupé un poste supérieur chez Global CST, entreprise qui a vendu au gouvernement colombien des armes et des services d’entraînement, et Ehud Barak bien entendu est entré sur ce marché à son apogée, après le 11 Septembre.

-  Vous dites en fait que depuis le 11 Septembre, Israël est redevenu l’éducateur du genre humain en ce qui concerne la question principale sur la scène internationale - la guerre asymétrique. Ainsi, les Juifs sont de nouveau au-devant de la pensée - comme l’étaient Moïse, Jésus, Spinoza, Freud, Einstein, Kafka...

Yotam Feldman - Je ne sais pas s’il est approprié de penser les éducateurs militaires israéliens en tant que juifs. La généalogie militaire des officiers présents dans le film débute avec Yigal Alon, via Meir Har-Zion et Ariel Sharon, pour arriver à Ehud Barak et Aviv Kohavi. Pour ces gens-là, le judaïsme ne joue pas forcément un rôle essentiel dans leur identité.

Cependant, en la matière, les pays du monde ont évidemment une approche particulière vis-à-vis d’Israël, et des Israéliens, qui est peut-être nourrie d’une certaine manière par le contexte historique que vous soulevez. Cela est lié au fait que le conflit asymétrique d’Israël avec les Palestiniens, ainsi que dans une certaine mesure au Liban, a précédé les conflits qui n’ont éclaté qu’après le 11 Septembre. Les produits et méthodes israéliens sont utilisés dans les guerres américaines en Irak et en Afghanistan, le conflit contre les FARC en Colombie, les guerres contre les narcotrafiquants au Mexique, les conflits ethniques au Cachemire, ainsi que des conflits économiques incarnés par les gated communities (communautés fermées) pour les riches en Afrique du sud, en Amérique latine et aux États-Unis. Cela a un effet économique phénoménal sur Israël. Ses exportations sécuritaires ont été multipliées par trois en une décennie, de deux milliards de Dollars annuels au début des années 2000 à sept milliards de Dollars [13] annuels l’année dernière (2012), et Israël a atteint le rang de quatrième à sixième exportateur d’armement mondial au cours de la dernière décennie.

-  Vous mentionnez la formule mathématique développée par le Pr. Yitzhak Ben-Israël concernant le nombre optimal de victimes dans un assassinat ciblé. Pouvez-vous expliquer cette formule ?

Yotam Feldman Ben-Israël a utilisé une équation mathématique afin d’expliquer la doctrine israélienne d’assassinats ciblés. Cette équation est dérivée des équations entropiques de la physique décrivant le comportement de molécules de gaz et la mesure de leur degré d’ordre/désordre. Lorsque vous augmentez la température, les molécules se comportent de manière plus chaotique. Ben-Israël a adapté cette équation à la question du nombre nécessaire de Palestiniens tués ou arrêtés (nous ne pouvons rentrer ici dans les détails mathématiques précis). En ce qui concerne l’application sur Gaza, il s’agit avant tout de la politique israélienne d’assassinats.

-  Vous écoutant, cela prend sens. Après tout, c’est une manière de tuer le moins possible de personnes tout en réussissant à détruire la force combattante ennemie... Peut-on dire que l’IDF est devenue réellement plus efficace en matière de réduction du nombre de victimes civiles ?

Yotam Feldman - D’une certaine manière, oui. Il n’y a pas de doute qu’un des aspects de la théorie de la guerre asymétrique est un certain degré de retenue, à savoir limiter l’élément de violence excessive au cours d’une guerre, et l’intérêt israélien n’est pas de tuer des civils comme çà. Cela pose la question de savoir comment il se fait que les munitions de précision tuent toujours par centaines et par milliers. Quelques explications peuvent être avancées, et l’une d’entre elles concerne la définition du terme « partie prenante » (individus, c-à-d combattants/non-combattants). La définition israélienne de ce terme est très large et comprend aussi les 89 diplômés de la formation d’agents de police de la circulation tués le premier jour de Plomb Durci [14], ainsi que bon nombre de ceux tués par des « signature strikes », des attaques de drones menées sur la base de l’activité « suspectée » de la cible. Il peut s’agir de n’importe quelle activité ressemblant à un tir de roquettes, mais aussi à l’utilisation d’un téléphone portable pour photographier, ce qui peut mener à la classification de son propriétaire comme éclaireur ennemi. Il y a un débat en cours aux États-Unis sur la possibilité d’utiliser un ciblage automatique dans de telles attaques. Il existe déjà une technologie sur l’attaque automatique de ceux qui répondent à un certain modèle de comportement, mais il n’y a pas encore de réponse à la question de l’acceptabilité morale de la proposition.

-  Un des personnages frappant du film est Shimon Naveh, qui a mis en pratique les théories critiques de Deleuze et Guattari lors de l’incursion dans la Casbah de Naplouse au cours de l’opération Rempart en 2002. Pensez-vous que c’est une utilisation perverse de leurs théories philosophiques ?

Yotam Feldman - De nombreux membres des facultés de sciences sociales ont été indignés en entendant les théories de Naveh [15], ne serait-ce que parce qu’ils ne s’attendaient pas à cette incursion militaro-étatique dans ce qu’ils considèrent comme leur propre terrain. Tout compte fait, je suis d’accord avec ce qu’a exprimé Naveh, en disant que Deleuze n’appartient pas uniquement à ceux qui se reconnaissent en lui. A mes yeux il est préférable que l’espace du débat ne soit pas stérile, et que cet espace soit « pollué » par des facteurs extérieurs, qui obligent à poser des questions. Peut-être même des questions au sujet de la philosophie de Deleuze. Se pourrait-il que son utilisation par Naveh nous apprenne quelque chose au sujet de la théorie philosophique elle-même ?

En effet, il m’est difficile d’imaginer une quelconque utilisation militaire de Foucault ou de Walter Benjamin pour d’autres raisons. De fait, la stérilité académique supposée n’est qu’illusoire. De l’autre côté du mur de l’amphithéâtre à l’université de Tel-Aviv, où sont assis les étudiants des théories de Deleuze et qui entendent parler de Naveh, se tiennent les séminaires du programme d’études sécuritaires de l’université, et là, on étudie Naveh tout en entendant parler de Deleuze. Et comme l’a montré Naveh à Naplouse, les murs entre les pièces sont assez instables.

-  Ce film s’apparente à un autre genre de films israéliens récents ayant opté pour filmer les détenteurs du pouvoir plutôt que les victimes : « La loi des plus forts » et « The Gatekeepers » . Êtes-vous d’accord avec cette comparaison ?

Yotam Feldman - Le public et les cinéastes sont devenus plus critiques envers des films dont les réalisateurs israéliens ont accepté de l’argent du ministère de la culture pour réaliser un film au nom des victimes palestiniennes. Il n’y a plus de tolérance pour ce genre de films, et cela se comprend. Une autre raison est ce que l’on a qualifié de « fascisme » il y a deux ans, c’est à dire l’influence de la ministre (de la culture et des sports) Limor Livnat sur les institutions culturelles.

D’un autre côté, les juifs (israéliens juifs par opposition à palestiniens d’Israël) souhaitent toujours faire des films politiques et afin de réduire l’hypocrisie, ils questionnent les détenteurs du pouvoir, ceux qui leur ressemblent, plutôt que les victimes. Cela permet une compréhension plus rationnelle de la situation politique. Au lieu de convoquer l’indignation émotionnelle face à une certaine réalité, ils posent des questions sur cette réalité : quelle est sa structure interne, qui en profite ? A mes yeux c’est positif, car l’acte politique est émotionnel mais aussi rationnel. Il est important de convoquer la colère, mais il faut aussi convoquer des outils permettant de diriger cette colère dans la bonne direction.

-  Le film mène-t-il à une conclusion morale claire ? Le spectateur peut-il sortir de la salle, en acceptant votre analyse économique tout en se réjouissant qu’Israël possède une telle ressource aussi profitable qui offre des emplois et renforce l’économie ?

Yotam Feldman  - Je pense que cette question s’applique à n’importe quel projet matériel. Après tout, un capitaliste peut lire Das Kapital de Marx et tenter de le vider de toute conclusion morale ou politique. L’appréhender comme une description exhaustive des relations sociales afin d’en tirer une éthique bourgeoise - par exemple comment augmenter la valeur ajoutée et produire plus de capital par le travail. Je peux imaginer que des personnes font cela. La même chose vaut pour ce film. Je pense que bon nombre de mes affirmations sur le fait que le conflit est devenu une ressource économique peuvent aussi être soutenues par Ehud Barak et de nombreux marchands d’armes ou des PDG d’industries sécuritaires, quoique peut-être quelque peu modifiées.

Cela étant dit, j’ai essayé de rester optimiste à propos des effets politiques du film, en présupposant que la majorité des spectateurs penseront qu’il y a quelque chose d’immoral à produire de l’argent avec du sang, ou à profiter d’une occupation militaire qui perdure. Un des aspects permettant cet optimisme est le fait que l’industrie de l’armement n’est pas le point central du discours israélien. Il n’y a pas de proportion entre la centralité de ce sujet pour l’économie et la vie quotidienne et sa présence minimale dans le discours public. Comparé à d’autres pays, il y a très peu d’enquêtes et d’articles publiés en Israël au sujet de l’armement et le sujet n’est pas beaucoup débattu bien que tout le monde connaisse quelqu’un qui travaille chez Elbit ou IAI. Cela montre qu’on se rend bien compte qu’il s’agit d’un sujet problématique et qu’il y a là quelque chose dont il vaut mieux ne pas trop parler [16].

-  Peut-on tirer une stratégie politique du film - pour en finir avec l’occupation et arriver à l’égalité et la paix ?

Yotam Feldman - Je pense qu’une des conclusions à tirer est de se demander où l’on doit diriger l’énergie critique politique en Israël. On a tendance à se concentrer sur une élite politique et militaire en passant à côté de l’élite économique qui profite de la force militaire et la rend possible. D’un autre côté il est difficile d’attaquer cette élite car elle est proche de nous tous. La frontière entre l’industrie israélienne de l’armement et l’industrie high-tech israélienne est floue et en fait inexistante.

Une autre conclusion provient des aspects globaux d’un conflit localisé. Les États dont les citoyens dénoncent majoritairement les actions israéliennes à Gaza permettent en fait ces actions en achetant les armes qui y sont testées. Cette acquisition d’armement est essentielle pour l’industrie sécuritaire israélienne, seule industrie de ce type qui exporte plus qu’elle ne vend sur le marché national. De ce fait, ces ventes sont aussi nécessaires à l’IDF, afin de pousser ces industries à développer de nouvelles armes pour que l’armée puisse les utiliser dans de futures guerres à Gaza. Peut-être que si les citoyens de ces pays savaient cela ils manifesteraient et feraient exploser leur colère, mais ça aussi c’est problématique. Je ne sais pas s’il est souhaitable que les Suédois disent à leur gouvernement « cessez d’acheter des missiles israéliens » plutôt que « cessez d’acheter des missiles ».

Source originale : http://972mag.com/wars-on-gaza-have-become-part-of-israels-system-of-governance-an-interview-with-filmmaker-yotam-feldman/71957/

Traduit en anglais par Ofer Neiman
Traductions en français : Jeremy Marnham, Tal Dor et Michèle Sibony

[1] http://www.hrw.org/reports/2009/06/30/precisely-wrong-0

[2] http://en.sibat.mod.gov.il/Pages/home.aspx

[3] http://www.globes.co.il/news/article.aspx ?did=1000164001

[4] http://www.defenseindustrydaily.com/Australia-Turns-to-Elbit-for-its-Battle-Management-System-06247/

[5] http://www.themarker.com/markets/1.1662766

[6] http://haemori.wordpress.com/2012/08/01/star_wars/

[7] http://www.tarabut.info/he/articles/article/turningpoint/

[8] http://www.youtube.com/watch ?v=vXfV9iWYkDI

[9] http://opiniojuris.org/2010/03/02/yjil-online-symposium-the-laws-of-war-and-the-lesser-evil/

[10] http://postimg.org/image/c9a91ircn/

[11] http://www.nybooks.com/articles/archives/2009/may/14/israel-civilians-combatants/

[12] www.calcalist.co.il/articles/0,7340,L-3512450,00.html

[13] www.calcalist.co.il/articles/0,7340,L-3512450,00.html

[14] www.calcalist.co.il/articles/0,7340,L-3512450,00.html

[15] http://www.haaretz.co.il/misc/1.1452796

[16] http://vimeo.com/62054545




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