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UNE CHRONIQUE DE LAURENT OTT SUR LES DIFFICULTÉS POUR LE TRAVAIL SOCIAL AUJOURD’HUI
l’impuissance agressive
lundi 27 avril 2015


Cette chronique est en ligne sur http://recherche-action.fr/intermedes/

Les groupes et personnes porteurs d’initiatives sociales sont a priori préparés aux difficultés de toutes sortes, qu’ils rencontrent pour mettre en oeuvre et tenir leurs actions, de la part des institutions et collectivités. Cela n’est pas nouveau, c’est quasiment le B A BA.
ils sont habitués à réaliser leurs objectifs propres, tout en ne rentrant dans aucune de leurs cases pourtant obligatoires ; ils sont habitués aux imbroglios administratifs , à la complexité des dossiers, à l’exigence des demandes et pour le dire en un mot, aux tracasseries de tout type.
Ce qu’ils ont beaucoup plus de mal à comprendre, à supporter et à interpréter ce n’est pas l’incapacité de ces structures à les soutenir (et ce même si elles reconnaissant l’importance et l’intérêt du travail réalisé) mais parfois, une certaine agressivité qui vient prendre la place du soutien demandé.

Par un retournement extraordinaire, voici que les porteurs d’initiative sociale, souvent des bénévoles qui se dépensent sans compter depuis nombre d’années, sont subitement chargés de la responsabilité de leur « non soutien ». Ne faudrait-il pas qu’ils lèvent eux mêmes les obstacles administratifs qu’on leur tend ? On leur reprochera de ne pas avoir trouvé d’autres soutiens que ceux qu’ils sollicitent ; on leur reprochera ... même le soutien qu’on leur refuse.
Ce renversement infligé qui vient rajouter à la précarité subie des quelques moyens obtenus, est évidemment de même nature que celui qu’on emploie pour débouter le sans domicile, le précaire, le jeune majeur , la mère en difficulté, l’enfant des rues en danger, le déscolarisé et le sans papier : lui dénier tout droit, toute légitimité à réclamer aucun soutien.
Nous rencontrons tous les jours des jeunes adultes, des enfants, des parents en difficulté qui témoignent de tels traitements et procédés ; on commence par leur demander pourquoi ils sont venus réclamer de l’aide ; qu’est ce qui peut bien leur faire croire que l’institution sollicitée puisse faire quelque chose ? Puis vient une phase de mise en doute de tout ce qui est allégué ; encore un peu plus tard c’est la qualité du demandeur qui est mise en cause : est il vraiment du territoire s’il est sans logis ? Où sont les preuves de sa grande difficulté s’il se retrouve sans rien ? Comment peut il prouver qu’il n’a aucun soutien de personne ?
Car c’est bien cela qui hallucine le plus, le jeune, ou la personne qui vient demander de l’aide : on ne va pas seulement la leur refuser ; on va leur en vouloir. On leur refusera même au motif qu’on leur en veut ! On leur reproche d’avoir seulement cru, ou imaginé qu’il pourrait en être autrement. Mais dans quel monde, croyez vous vivre ?
Il peut paraître bien surprenant que de tels discours, des successions identiques de mêmes énoncés, sortent de la bouche de travailleurs sociaux, car ce qu’il en ressort... c’est la négation même de la notion de social, l’antinomie même de tout travail social.
Sans même s’en rendre compte , des institutions des professionnels sont employés à dénier le sens et la raison d’être, mêmes de ce qui fonde leur identité.
Bien entendu, ces procédures, ils ne les ont ni choisies, ni créées ; ce qui est étonnant c’est qu’ils les répliquent. La raison en est double : d’une part parce qu’ils y sont incités par une hiérarchie, un fonctionnement ; d’autre part parce qu’ils se cramponnent à de tels discours (faute d’y croire) car ils leur préservent une certaine autorité.
Ainsi le pouvoir de dire « non » dans le social, est-il le lot de consolation de celui qui n’a plus les moyens du moindre « oui », ou de ne jamais rien susciter. Au moins, il se croit encore décisionnaire. Le pouvoir de nuire dure plus longtemps et l’emporte toujours sur celui de construire.
Mais un tel pouvoir est uniquement braqué sur ceux qui sont en dessous, ceux qui sont en bas, ou ceux qui se tiennent près d’eux.
On ne soumet JAMAIS à un tel traitement ceux qui possèdent, ceux qui décident et ceux qui monopolisent. Tandis qu’une action innovante devra résoudre l’incroyable équation de réaliser une intervention efficace avec du personnel en insertion et des moyens en diminution, tant d’institutions joueront tranquillement aux entreprises, spéculent sur leurs moyens, managent leur personnel, constituent des groupes et des holdings, investissent et bâtissent.
Il y a un plafond de verre dans le secteur social d’aujourd’hui, pour ceux d’en bas : des freins et des limites que même les institutions qui les ont créées ne savent plus lever ou contourner ...
Et puis il y a « ceux d’en haut » : tous ceux qui sont au dessus des nuages. Pour eux le plafond de verre est devenu un plancher ; à cause de lui ils ne touchent plus jamais le sol.
De cette partition invraisemblable, on ne pose jamais la question du sens et du gâchis. Cela n’empêchera pas de s’inquiéter de l’absence de relève, d’innovations, de perspectives alors qu’on a tout éteint et étouffé. Et même on fera quelques appels à projets, on recommandera des pratiques innovantes ... On n’est pas à une contradiction près.
L’impuissance est agressive, l’impuissance rend agressif, car elle ne peut ni s’admettre elle-même, ni se reconnaître. Elle est agressive car elle sait qu’elle a tort, et qu’elle a déjà perdu. Elle est agressive car l’agressivité est le dernier canal pour une énergie qui ne peut plus rien produire, pour une intelligence qui ne peut plus rien imaginer, pour une professionnalité qui ne peut plus prendre d’initiatives.
On a tant dit sur la souffrance au travail, il reste tout à dire sur la souffrance ... du Travail Social.

Laurent Ott




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