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Sécurité sociale : trouver la bonne "prise"
mercredi 13 octobre 2004, par Philippe Pignarre


Ce texte de Philippe Pignarre reprend une intervention qu’il a faite dans le cadre des Etats généraux de la santé organisés par Attac.

On entend souvent dire que l’on a perdu la bataille de la Sécurité sociale, après celle des retraites, et on s’interroge sur les raisons objectives qui ont abouti à ce résultat. Du coup, on est amené à faire porter la responsabilité aux autres : syndicats, mutuelles n’ont pas joué le rôle qui aurait dû être le leur. De manière plus ou moins ouverte, on reprend le refrain : ils ont " trahi "... Nous sommes un peu seuls, nous avons raison contre tout le monde... Et on entend même dire que les associations de patients, à quelques exceptions près, comme Act Up ou Aides, sont à mettre dans le même sac. Du coup, on se réfugie dans la dénonciation et on élargit sans cesse le cercle de ceux qu’il faut dénoncer. Comme si la dénonciation pouvait être d’une quelconque efficacité !

Je ne suis pas d’accord avec cette manière de poser le problème. Il me semble beaucoup plus fructueux de poser une autre question : avons nous eu "prise" sur le problème qui nous était posé ? Quelles leçons pouvons-nous tirer de "l’expérience" que nous venons de faire ? Et c’est dans ce cadre que j’ai envie de poser la question de la démocratie sanitaire et des associations de patients. Nous avons invité ces dernières à venir participer à ces États généraux. La plupart ne sont pas venues. La vraie question à se poser serait : qu’avons-nous fait pour qu’elles aient envie de venir ? Avaient-elle quelque chose à apprendre en venant ici, donc de bonnes raisons de venir ? et surtout étions-nous en situation d’apprendre quelque chose de leur expérience particulière, sinon pour les mettre au pied du mur ?

On entend aussi dire : "mais ces associations sont-elles représentatives ?" Ce n’est pas non plus la bonne approche du point de vue démocratique. La question intéressante serait beaucoup plus : constituent-elles un cadre fructueux pour imaginer, inventer, élaborer collectivement de nouvelles propositions politiques qui pourront être ensuite proposées à un public plus large ? C’est seulement dans ce cadre que l’on peut regarder avec modestie et un intérêt gourmand ce qu’ont fait aussi bien Act Up que l’Afm à l’initiative du téléthon.


Notre échec finalement, c’est notre échec à apprendre. Ainsi quand on parle de surconsommation de médicaments, on assiste immédiatement à une levée de boucliers : "comment osez-vous parler de surconsommation alors que l’on se bat justement contre la restriction de l’accès aux soins. On n’a pas le droit de parler de cela. C’est donner des armes à nos ennemis". Du coup, l’unité du mouvement n’est pensée qu’en terme négatif : nous laissons au gouvernement, au MEDEF, la capacité de nous unir contre lui ("tous ensemble..."). Ne serait-il pas plus fructueux de penser que l’unité doit être faite sur la base d’apprentissages réciproques, sans que les expériences des uns et des autres ne soient vécues comme un obstacle éventuel à l’unité mais, au contraire, comme ce qui enrichit la possibilité d’un travail en commun ? C’est sans doute plus long à faire, mais cela remplirait nos batailles d’un contenu autrement plus riche. Ainsi, si on ne veut pas parler de surconsommation de médicaments, comment poser le problème de l’action en direction des médecins, c’est-à-dire comment imaginer aider les médecins à mieux résister à la pression de l’industrie pharmaceutique ? C’est pourtant une question qui se discute dans certaines mutuelles ; mais encore faut-il cesser des considérer comme des "traîtres" !

J’imagine un instant l’afm et d’autres associations de patients mobilisant les familles et leurs enfants dans la rue contre la réforme. J’imagine les mutuelles expérimentant un réseau de visite médicale indépendant. Comment le gouvernement aurait-il pu résister ? Est-ce un rêve ? Mais qu’avons-nous fait pour que ce type d’événement soit possible ? Nous nous sommes montrés plutôt bêtes en argumentant toujours face à l’Afm "c’est à l’État de le faire". Mais ils savent bien que l’État ne le fait pas ! C’est justement tout le sens de leurs initiatives ! En prononçant cette parole qui fabrique une alternative infernale, "C’est à l’État de le faire", nous leur proposons l’impuissance, à eux qui essaient justement de sortir de l’impuissance. Fabriquer nous-mêmes des alternatives infernales, c’est la chose la plus terrible qui puisse nous arriver : nous faisons comme le capitalisme. On reconnaît justement celui-ci à ce qu’il nous enferme dans ce type d’alternatives : si vous vous battez pour une augmentation des salaires et des conditions de travail, vous renforcez le chômage. C’est ainsi que le capitalisme, véritable tête de Méduse, paralyse, tétanise ceux qui veulent s’opposer à lui. C’est son aspect sorcier. Tout le travail de la politique doit consister à desserrer ces alternatives infernales peut être extraordinairement difficile. Mais quand on en est réduit à faire de la dénonciation (ce qui peut arriver) c’est que l’on ne savait plus comment faire. C’est déjà être en situation d’échec. La dénonciation signe toujours un repli alors que beaucoup croient que c’est la meilleure manière de faire de la politique.

Les associations de patients sont un des événements les plus importants en médecine de ces trente dernières années. Elles ont opposé la "prolifération des expertises" au modèle habituel de la vulgarisation auquel la gauche est malheureusement si attaché. Elles nous ont montré comment on pouvait entrer dans des lieux qui nous étaient interdits : les études cliniques avec Act Up, les laboratoires de recherche avec l’Afm. Les chercheurs ont souvent détesté cela. La plupart d’entre eux préfèrent négocier avec les pouvoirs publics, ou avec les patrons, plutôt qu’avec le "public" quand il commence à apparaître sous la forme de ce type d’associations (ils auraient voulu que l’argent n’aille pas à des projets mais à leurs laboratoires et ils auraient voulu gérer eux-mêmes cet argent sans que les associations s’en mêlent, c’est ce que l’Afm a toujours refusé malgré les incroyables pressions qu’elle a subies de la part des pouvoirs publics - qui voulaient même avoir le droit de nommer la moitié des membres de son conseil d’administration et contrôler l’argent recueilli - ou des scientifiques qui voulaient décider entre eux des allocations de budget.

Je crois que nous devons apprendre à construire patiemment des liens entre ceux qui s’intéressent à l’efficacité des médicaments, à leur coût (une revue comme Prescrire en premier lieu), ceux qui travaillent dans l’industrie pharmaceutique et qui savent comment cette dernière établit ses priorités de recherche et qui tentent d’imaginer des moyens alternatifs (je pense au travail fait par la CGT chez Aventis avec l’élaboration du projet Néréis), le mouvement mutualiste qui ne peut pas rester indifférent à l’augmentation des coûts des nouveaux médicaments, les associations de patients sans croire que l’on va leur donner des leçons, et un mouvement d’éducation populaire comme Attac.

Alors peut-être que nous ferons des "expériences" différentes et que nous n’aurons pas cette sensation d’avoir toujours raison, mais seuls.

Philippe Pignarre

Philippe Pignarre est directeur des Empêcheurs de penser en rond et auteur de Le Grand secret de l’industrie pharmaceutique, La Découverte et de Comment sauver (vraiment) la Sécu, La Découverte.
Philippe Pignarre veut contribuer à construire une démarche anticapitaliste. C’est le sens de son travail en cours avec Isabelle Stengers...




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