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mardi 22 mars 2005, par Jean-Marc Turine


Nous les croisons - été comme hiver - aux carrefours de nos villes, dans les couloirs du métro, aux entrées de grands magasins. La main tendue ou une boîte de conserve posée à leurs pieds, des femmes restent des heures durant, dans une même position. Quelquefois, un morceau de carton indique leur demande "J’ai faim". Des hommes aussi font ce travail. Selon les saisons, ils vendent des fleurs ou des journaux. Certains jouent de l’accordéon. Dans les plis d’une jupe ou d’un manteau, un enfant dort. Ou dans les bras. Les regardons-nous, ces femmes, ces hommes ? Et comment qualifier notre regard ? Mépris ? Incompréhension ? Condescendance ? Peut-être cela et autre chose encore. Mais il est clair qu’un jugement s’est installé en nous. Nous supportons difficilement le fait que des pères et des mères entraînent des enfants dans une situation aussi dégradante, éduquent leurs enfants dans cette habitude de mendicité. On dit de cette mendicité qu’elle est organisée, que de nombreuses femmes dépendent de patrons qui les forcent à faire ce travail rentable. Ne sont-elles pas déposées en tel ou tel lieu par de confortables limousines ? Que ne dit-on pas ? N’est-il pas plus confortable de croire aux rumeurs plutôt que d’essayer de comprendre une situation ?

Ces femmes et ces hommes sont des Roms roumains, yougoslaves, kosovars, macédoniens. Ils ont des métiers (éboueurs, chauffeurs de camions, jardiniers...) qu’ils ne peuvent pas exercer faute de permis. Inutile de se voiler la face : il existe bien des réseaux maffieux qui exploitent des femmes, des handicapés ou des mineurs. Cependant, selon un rapport datant de 2003 établi à la demande de Jean-Marc Nollet, Ministre de l’enfance, et de Nicole Maréchal, Ministre de l’Aide à la jeunesse, il s’agit d’une réalité marginale.
Les Roms, en grande majorité, arrivent avec un visa touristique et, grâce à des réseaux familiaux ou amicaux, sont très rapidement en possession d’un document attestant une demande de séjour sur base de l’article 9§3 (demande de régularisation) que l’Office des étrangers leur refuse quasi systématiquement. Une demande de séjour ne leur donne droit à rien (à part l’aide médicale d’urgence). Par contre pour introduire une demande, il leur faut une adresse, c’est-à-dire un logement. Cela suppose un loyer à payer et donc l’obligation de trouver de l’argent. Ici intervient la mendicité considérée par la majorité des personnes interrogées par des éducateurs de rues comme une nécessité transitoire de survie en attendant une vie plus stable. Si les parents roms mendient avec leurs enfants, il convient de signaler que ce comportement ne correspond pas à la culture rom, pas plus qu’il n’est la conséquence d’un choix réel de la part des parents. La cause profonde en est l’exclusion sociale et la pauvreté. Même si la présence d’un petit enfant à ses côtés favorise la manche, cette présence permet surtout aux parents de mendier sans avoir l’angoisse d’être arrêté et expulsé. Le raisonnement - fondé ou non - est simple : arrêté(e), je ne serai pas séparé(e) de ma fille, de mon fils. Il est donc urgent que les pouvoirs publics favorisent l’émergence d’associations de Roms avec en leur sein des médiateurs roms, pour que cesse ces pratiques de survie peu conformes à la dignité humaine.

Dans un article précédent, j’ai déjà signalé la politique ultra répressive de la France à l’encontre des "gens du voyage" ou des "nomades". Par une loi de Nicolas Sarkozy du 18 mars 2003, le Code pénal considère comme un délit de privation de soins le fait de maintenir un enfant de moins de six ans sur la voie publique ou dans un espace affecté au transport collectif de voyageurs, dans le but de solliciter la générosité des passants, passible de sept ans d’emprisonnement et 100.000 euros d’amende. Le 15 février dernier, la cour d’appel de Paris avait à statuer sur le cas de quatre mères de famille roms, interpellées pour avoir mendié avec leurs enfants. En première instance, les quatre femmes avaient été relaxées. Dans quatre arrêts distincts qui devraient faire jurisprudence, la cour a considéré que pour être sanctionné, le défaut de soins doit être de nature à compromettre la santé de l’enfant. La cour a relaxé trois des prévenues, car aucun élément de la procédure ne permet de retenir que cette carence (de soins) a été telle qu’elle a mis en péril la santé de l’enfant. La quatrième femme a été condamnée à payer une amende de 500 euros parce que la cour a estimé que le maintien ininterrompu sur un quai de métro souterrain d’un enfant de moins de trois ans (...) a compromis la santé de l’enfant. Leur avocat, Henri Braun s’est félicité de ce jugement et a appelé les parlementaires à abroger cet article de loi et les autres dispositions de la loi Sarkozy qui criminalisent les pauvres.

Le problème de la mendicité des familles roms se retrouve, à des degrés divers, dans tous les pays européens et les gouvernements se doivent de prendre des initiatives qui privilégient le développement de mesures sur le long terme (logement, scolarisation, emploi) en OSANT dire la cause réelle de ce mal : la discrimination ethnique. La répression comme seule politique est absurde et abjecte. Absurde parce que les expulsés reviennent tôt ou tard chez nous et abjecte parce que cette politique cautionne un antitsiganisme séculaire. Les politiques menées à l’égard des Roms doivent être dénoncées pour ce qu’elles sont, ethnocidaires puisqu’elles se développent, sans beaucoup de résistance chez les citoyens, sur l’exclusion raciale.
Dans le cas des Roms, toujours maudits, la privation de soins est plutôt le fait des États...
Combien de temps encore devrons-nous supporter le silence sur les Roms ?

Jean Marc Turine

PS - Ironie de l’histoire ? Le nom Sarkozy est fréquent chez les Roms hongrois. Une femme rom, L. Sarkozy, a témoigné de sa déportation à Birkenau.

Ce texte, que Jean-Marc Turine vient de nous adresser, a été écrit pour "Points Critiques", le mensuel de l’Union des Progressistes Juifs de Belgique. Merci...

Jean-Marc Turine vient de publier un livre :

LE CRIME D’ETRE RROM

Editions Golias

LTGolias@aol.com

En vente en librairie.
Prix : 16 euros




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