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mardi 17 mai 2005, par Raymond Vasselon


Plutôt que de s’interroger sur les réticences qu’éprouvent les "mouvements sociaux nouveaux" (on va dire comme ça, il faut bien nommer les choses) à investir le champ politique (celui que les partis occupent), sur leur obstination à déléguer, il me semble plus pertinent de mettre le doigt sur les blocages qui étouffent la créativité politique de la société. Les idées pour transformer les réalités ne manquent pas, mais elles sont rejetées part la "machinerie politique" pétrifiée dans ses anciennes formes.

La politique passe son temps à courir derrière la réalité. Les cadres institutionnels, les organismes de la gestion publique, et les forces politiques modelées pour les occuper, fonctionnent comme des filtres en forme d’entonnoirs d’où ne peuvent sortir, longtemps après, même avec beaucoup de pression, que des réductions, des simplifications qui transforment les créations de l’intelligence humaine en données pour la gestion financière et bureaucratique. C’est le paramétrage de l’humain.

"Une aspiration populaire profonde s’autodétruit dès que les technocrates qui feignent de la représenter commencent à bavarder pourcentage. L’esprit de Mai 68, si l’on gratte un peu, est toujours vivant : Grenelle, c’est un bébé mort-né". Cette formule de Jean Sur peut paraître sévère pour le syndicalisme et les modes de gestion politique des séquences où la créativité de la société explose, mais elle est pertinente.

Les "nouveaux mouvements" sont nés "hors cadre" et dans des contextes culturels, économiques, institutionnels très divers. Ils se caractérisent par leur approche globale et multidimensionnelle des problèmes de la société où ils vivent. Leur approche de la réalité combine à la fois la dimension sociale, sociétale, culturelle, politique, souvent aussi spirituelle. Chez nous, cette nouvelle vision déstabilise en profondeur le schéma et les cadres institutionnels hérités de la période précédente dans lesquels sont installés les deux principaux protagonistes que furent longtemps les syndicats spécialisés dans le social et les partis spécialisés dans le politique, la conception des projets de société, la conquête et l’exercice du pouvoir.

Les nouvelles démarches qui travaillent et inventent le nouveau dans les profondeurs de la société ont de moins en moins recours à la médiation des partis politiques pour intervenir dans le champ politique. Ce n’est pas qu’une affaire de suspicion, de défiance : la division du travail entre social et politique, les institutions bureaucratiques et hiérarchisées ne sont plus en mesure d’expérimenter, ni de faire aboutir, les projets portés par les dynamiques nouvelles.

Nous avons tous constaté que le déroulement du débat sur le traité constitutionnel s’est largement émancipé de la logique qui fait de l’arène politique traditionnelle le lieu unique et clos des débats : la société civile dans toute sa diversité et sa profondeur réfléchit, produit des opinions, échange des idées. Nous voyons que se produit actuellement une véritable dynamique qui bouleverse les cadres habituels, pas seulement en France bien sûr.

C’est d’abord la démarche de confiscation du projet européen par les pouvoirs économiques et leur intendance politique et bureaucratique qui est à la base du rejet.

Ce qui est dénoncé, c’est ce type de démarche qui confisque aux peuples le débat sur le sens qu’ils souhaitent donner à la construction européenne, à leur destin. Aucun progrès de la démocratie moderne, aucune étape de progrès de la civilisation ne peut se construire durablement en mettant à l’écart l’intelligence et la sensibilité des peuples.

Ceux qui, de droite ou de gauche, ont développé le discours condescendant sur la politique de proximité comme moyen d’intéresser un peu le peuple à la chose publique par le menu en sont pour leur frais : les citoyens veulent projeter leur destin y compris à cette échelle.

On voit plus clairement poindre une nouvelle fonction pour le politique située à l’opposé de l’avant-gardisme et de la professionnalisation. Elle peut se résumer ainsi :

Le rôle du politique n’est pas de prendre des décisions à la place des citoyens, mais de rendre possible, légalement et institutionnellement, les aspirations, les objectifs, les projets conçus par les citoyens actifs et créatifs dans la société civile. Cette conception prend enfin acte du fait que le "moteur" des processus de la transformation sociale se trouve dans la société. Sa bonne carburation nécessite que les citoyens aient accès aux informations, aux données, aux expertises, à la culture, aux différents moyens et outils de la gestion, à la parole.

Il faut donc que les exigences et projets transformateurs puissent non seulement investir les espaces institutionnels existants, mais surtout les transformer et en créer de nouveaux. La transformation, la diversification, la réinvention, à tous les niveaux, des espaces institutionnels et des espaces de la gestion est une question cruciale.

Pour sortie du "paramétrage uniformisant" développé par la gestion technocratique des "ressources humaines", il faut mettre les instances de gestion en adéquation avec le surgissement multiforme et permanent des demandes, des idées et des créations de la société, pour débattre, expérimenter, mettre en œuvre ses projets. Cette question est d’ailleurs portée par de nombreux collectifs, mouvements, certains élus en Europe et dans le monde. Dans ce domaine, beaucoup de travail a été fait pour repenser la démocratie délégataire, pour développer des formes de démocratie participative à tous les niveaux et notamment le contrôle des budgets publics, des missions de services publics. On débat beaucoup pour décentraliser les institutions dans le sens d’un partage des pouvoirs pour aller vers une maîtrise de la globalisation. On discute pour inventer une notion de citoyenneté universelle avec libre circulation, droit de vote des étrangers etc...

Cela implique aussi une transformation progressive mais considérable de la culture politique qui doit abandonner la démarche de confiscation des données et du débat. Dans cette conception, les élus par exemple ont plus un statut de partenaire, de "chargé de mission" par les citoyens plutôt que de "berger paternaliste" désigné par leur parti. Le mode de désignation des candidats, autant que la durée et le cumul des mandats sont donc un point crucial de la transformation des institutions. La question explosive de la légitimité est sur la table.

Beaucoup de nouveaux mouvements, dépassant la revendication catégorielle souvent corsetée par le contexte dans lequel elle s’exprime, posent les problèmes en termes de droits humains fondamentaux (droits des pauvres, des dominés, des femmes, des exclus, etc...), ce qui leur donne une capacité à intégrer les revendications particulières dans une vision qui permet de dépasser le local, le national, pour aller progressivement vers une dimension plus universelle et partagée par le plus grand nombre. Cette notion de droits permet de penser la finalité des activités humaines en se libérant du carcan dictatorial de "la réalité de l’économie".

Les réflexions, recherches et expériences pratiques sur les modes de développement pour en finir avec le productivisme et la conception du "travail-qui-doit-produire-des-marchandises-vendables" sont des questions très présentes chez beaucoup de jeunes, d’intellectuels, de chercheurs, de scientifiques, de nouvelles professions, d’agriculteurs etc... Pour se libérer du productivisme (y compris dans certains services publics), il faut se libérer de la dictature de la "raison économique".

Le problème n’est pas nouveau. Par exemple, la construction des grands ensembles, c’est à dire l’application du modèle productiviste à la l’habitat humain et à la ville, a été tardivement abandonné (bien que des sociologues, des philosophes, des associations, des artistes, des urbanistes aient désespérément alerté responsables politiques, administratifs et managers de l’économie publique et privée). Ce résultat est le fruit de luttes sociales et culturelles, de formes multiples, menées contre tous les appareils de gestion et de production de la ville, par des populations, soutenues par quelques élus, alliées à des architectes et des professionnels de la ville souvent désargentés, mais fondant leur conception sur le droit à la ville, à la qualité de l’espace public démocratique.

Les projets urbains alternatifs ont été systématiquement combattus au non de l’économie, du moindre coût : le logement des pauvres ne pouvait être que produit en série, uniforme et répétitif, édifiés sur des terrains libres, vagues, lointains et bon marché. Ce grand combat de la vie contre la main mise des mécanismes de la compétitivité économique sur l’organisation des territoires est bien loin d’être terminé. Ses formes se renouvellent sans cesse.

L’idée d’organiser les territoires pour les rendre "attractifs aux investisseurs internationaux" imprègne aujourd’hui la plupart des décisions des élus locaux en Europe. Face à cela se développent des actions d’appropriation du territoire par ses propres habitants, dans les villes, les zones rurales mais aussi pour créer des connexions entre les deux. Les pouvoirs politiques existants étouffent les territoires sous des structures bureaucratiques de plus en plus lourdes, opaques, centralisées, sédimentées qui se superposent. Il faut construire les instances de gestion citoyenne de ces immenses tissus relationnels modernes. Des solutions apparaissent en Europe, il faut les faire connaître.

Les "masses" ne suivent plus les "dirigeants". Les débat sur le traité constitutionnel en France et en Europe en est la preuve. Des responsables politiques (syndicaux aussi) même s’ils affichent encore une certaine sérénité en évoquant leur légitimité, surtout à cette échelle de problème ("l’Europe, vous vous rendez compte ? ? ?") sont assez désemparés : Les débats se déroulent hors du champ clos, les idées surgissent dans des lieux nouveaux, mobiles, loin des sièges exprimant la pérennité rassurante des pouvoirs.

Le dispositif ancien résiste, il "connaît la musique". Il va sans doute chercher à côtoyer, à capter, ou à intégrer ou un peu tout ça à la fois, on verra bien. Mais ce qui est certain, c’est que les nouvelles stratégies, les nouvelles démarches de la transformation sociale progressent et se précisent dans les sociétés, en Europe et ailleurs. C’est avec le potentiel de créativité sociale, culturelle, politique et économique de ce mouvement qu’il faut mettre en phase les institutions et les outils de la gestion des sociétés, et pas l’inverse. Ce qui, il faut le reconnaître n’est pas facile à planifier à partir du centre ou du sommet, encore moins des deux.

Raymond Vasselon.




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