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« Notre modèle universel d’intégration a toujours eu son exception coloniale. »
Entretien Avec Ahmed Boubeker
lundi 21 novembre 2005


Cet entretien a été publié le 16 novembre sur le site www.oumma.com. Merci à Ahmed Boubeker et à Oumma.com.

 Sociologue, maître de conférence à l’Université de Metz, auteur de plusieurs ouvrages, Ahmed Boubeker connaît parfaitement la question des banlieues Dans cet entretien, il évoque notamment l’échec de la « politique » d’intégration et de la ville, et revient sur la fatwa de l’UOIF.  

Quelles sont les principales raisons de l’embrasement des banlieues ?

25 ans au moins de mépris social se soldant par le fait que ces quartiers sont devenus des concentrés de misères et de rancœur. Les rebus de l’intégration cloués au pilori de la rumeur médiatique sont en effet les enfants terribles des cités. L’étranger n’est plus celui qui vient d’ailleurs mais celui qui se reproduit en permanence dans le corps social. D’une altérité, l’autre. De l’immigration aux banlieues et autres no man’s lands urbains. Comme une partition sociale ou ethnique de l’hexagone, une rupture radicale entre citoyens reconnus et citoyens de seconde zone ! Evoquer ces nouvelles frontières intérieures, c’est penser insécurité, violence, dégradations, tous les stigmates d’une maladie chronique qu’il s’agirait de circonscrire, choix entre l’amputation et le traitement de choc pour éviter la contagion, la gangrène du corps social. Les promesses de la politique de la ville sont une sinistre blague pour tous les fins de droit qui se demandent comment on peut à la fois les traiter comme des chiens et prétendre en même temps qu’on leur tend la main. Trop de discours fumeux comme si la tchatche bien pensante permettait de faire l’économie d’un véritable traitement social. Mais il y a quelques limites au virtuel et même la sémantique peut alors mettre le feu aux poudres. N’oublions pas par ailleurs que les tensions entre la police et les gosses de la banlieue remontent aussi à très longtemps : ce sont les même problèmes qui ont entraîné les premières émeutes urbaines des Minguettes en 1981 puis celles de Vaulx-en-Velin en 1990. Il y a une mémoire urbaine du pire.

Que pensez-vous de la réaction du gouvernement Villepin face à ces événements ?

C’est bien connu, la France a la droite la plus bête du monde, mais ce qu’il y a de nouveau c’est que sa gauche ne vaut guère mieux aujourd’hui. La plupart de ces professionnels de la politique sont d’abord préoccupés par la gestion de leur carrière dans un monde virtuel fait de simulations, de sondages et de taux de croissance, la plupart sont tombés des nues face à ce retour du réel. Peut-être pensaient-ils au fond que les gens des quartiers n’existent pas en fait, qu’ils ne sont que des simulacres, des boucs émissaires sur le dos desquels on peut mettre tous les problèmes de la société française, histoire de requinquer le consensus national. Une imagerie publique faite de « sauvageons », femmes voilées et autres « racailles » permet de pallier les affres d’une nostalgie de grandeur. Cette assignation à demeure fantasmatique des héritiers de l’immigration, la droite comme la gauche en sont responsables. Depuis un quart de siècle malheureusement l’immigration et les banlieues sont le défouloir de la classe politique. Comment voulez vous que réagisse le gouvernement Villepin ? Il n’a d’abord pas compris que la fiction médiatique que la société française se raconte pour se faire peur s’évertue à devenir vrai ; puis il est rentré dans le film en jouant le scénario du pire. C’est comme ça que la psychose sécuritaire s’installe comme un écho à la naïveté criminelle d’une société qui préfère ne pas voir ses minorités visibles pour préserver sa simplicité et sa nostalgie de grandeur.

Que vous inspire la fatwa de l’UOIF, ainsi que les différents appels au calme de certains imams ?

On se croirait revenu au sale vieux temps des colonies, à l’époque des bachagas qui représentaient les « indigènes musulmans » auprès du pouvoir. Mais enfin de quoi se mêlent ces gens là ? Qui sont-ils pour prétendre qu’ils vont être entendus par des gamins de cité dont la plupart ne connaissent rien à la religion musulmane ? Plus grave encore : comment les pouvoirs publics peuvent-ils encourager cela dans un pays ou la laïcité ne permet pas à la religion d’intervenir dans le domaine public. Il me semblait pourtant, qu’on avait décrété il y a quelques mois la laïcité en danger à cause de quelques foulards dans les écoles. Mais peut être y a-t-il deux poids, deux mesures et lorsque le parc automobile est en danger, nos doctes défenseurs des valeurs républicaines n’hésitent pas à faire appel à leurs « amis musulmans ».

Le modèle français « d’intégration » n’est-il pas un mythe ?

Si les immigrés européens ont fini par faire de « bons Français », d’autres légions métèques de la France industrielle traversent le vingtième siècle sans disparaître pour autant dans le creuset français. Notre modèle universel d’intégration a toujours eu son exception coloniale. Mais pour expliquer les choses plus précisément, à la différence de « l’égalité des chances » à l’américaine, le modèle français se fonde sur un mouvement d’égalisation des conditions censé amener les individus à se reconnaître comme semblables au-delà de leurs appartenances d’origine. Avec la crise de l’Etat providence, ce modèle basé sur des politiques de redistribution sociale se heurte à ses limites. Pour les derniers convives de la démocratie française, on parle alors de « problème d’intégration » pour mieux occulter la faillite historique des relais publics et institutionnels de l’égalité. Non seulement l’école, les syndicats ou les entreprises n’ont pas joué leur rôle intégrateur, mais ils sont même devenus des foyers de reproduction des inégalités et des discriminations. De fait, loin d’abolir les différences dans l’espace public, le modèle de l’égalisation des conditions n’est parvenu qu’à enfermer les héritiers de l’immigration dans une identité stigmatisée. Une crise exprimée aussi par la crispation sur une nostalgie de grandeur avec l’évocation grandiloquente ou incantatoire des valeurs laïques et républicaines dans le ciel des idées. C’est pourtant la sacro-sainte communauté des citoyens qui apparaît aujourd’hui divisée. Les nouvelles frontières de la société post industrielle sont intérieures : frontières entre les rentiers de l’Etat de droit et la triste cohorte des sans - sans domicile fixe, sans papiers, sans droit ni titre d’existence - ou entre quartiers chics et banlieues chocs. Dans un contexte de profondes mutations de la société française, si l’immigration participe vraiment de l’innovation sociale et culturelle, c’est même sa capacité à échapper au moule de l’intégration républicaine qui est en jeu. Sortir du regard de l’autre, envisager des modes d’existence individuels et collectifs et œuvrer à la reconnaissance d’une communauté d’expérience dans une société plurielle, tel serait l’enjeu ! L’enjeu d’un autre récit de la modernité, au plus loin de la légende dorée du creuset français.

Peut-on parler de gestion néo-coloniale des banlieues ?

Dans l’ordre du fantasme, l’équation Lepeniste « immigration = insécurité » est malheureusement fondée sur les strates d’oubli de l’Histoire de France soumise à l’épreuve d’un retour des cadavres planqués dans les placard du « bon vieux temps » des colonies : le mouvement de libération de la mémoire de la guerre d’Algérie ne s’accompagne-t-il pas d’un réveil des passions franco-françaises ? « Nous leur avons rendu l’Algérie, qu’ils nous rendent Barbès, la Cannebière »...et l’espace public ! Passions exacerbées, d’autant qu’à travers les portes ouvertes de l’actualité s’engouffrent les clichés d’une soi-disant « guerre des civilisations » à l’échelle planétaire qui donne corps à toutes les pulsions eschatologiques d’une identité française tourmentée par la mondialisation. Plus que jamais donc, les héritiers de l’immigration ont le visage des petites peurs de la société française. Cela dit, je ne crois pas qu’on puisse parler d’un mode de gestion néo-coloniale des banlieues parce que mis à quelques bachagas autoproclamés que j’évoquais tout à l’heure, les « populations indigènes » ne sont pas représentées ne serait-ce que sur un mode du « second collège ». Je crois que le mode de gestion sécuritaire des quartiers qui s’appuie aujourd’hui sur une entente mondiale, on peut d’avantage le comprendre avec le philosophe Gilles Deleuze, comme un néo-fascisme à visage humain. Comme « une organisation concertée de toutes les petites peurs, de toutes les petites angoisses qui font de nous autant de micro fascistes, chargés d’étouffer chaque chose, chaque visage, chaque parole un peu forte, dans sa rue, son quartier, sa salle de cinéma »

 Ahmed Boubeker  est notamment l’auteur de Famille de l’intégration : les ritournelles de l’ethnicité en pays jacobin (Stock, 1999) et Les Monde de l’ethnicité. La communauté d’expérience des héritiers de l’immigration maghrébine (Balland, 2001). Il a par ailleurs participé à l’ouvrage collectif, La fracture coloniale. La société française au prisme de l’héritage coloniale (La Découverte, 2005) sous la direction de Pascal Blanchard, Nicolas Bancel et Sandrine Lemaire.




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