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Le revenu garanti comme base d’une production alternative
mardi 29 août 2006, par Jean Zin


Invité par les Alternatifs à parler du revenu garanti le 26 août à Auch, j’ai d’abord dénoncé la "dispersion" actuelle des forces politiques et le manque total d’alternative, responsable de l’absence de débouché du mouvement contre le CPE.
Si j’ai bien défendu le revenu garanti, c’est comme base d’une "production" relocalisée, à l’ère de l’information. En effet, sans revenu garanti favorisant le travail autonome, on tombe dans le travail forcé ou la misère, mais le revenu garanti comme socle de tout développement humain, n’est une véritable alternative qu’à permettre une production plus écologique, simple élément d’un nouveau système de production constitué notamment de coopératives municipales et de monnaies locales.

Je suis venu en (relatif) voisin, mais j’évite la plupart du temps ces réunions. D’abord, je n’aime guère prendre la parole en public, considérant que l’"écrit" est bien préférable, permettant d’échapper au simplisme du discours politique, je conseille donc plutôt la consultation de mon site. Il y aurait en effet bien trop de choses à dire, pour le temps qui m’est imparti, sur la rupture de civilisation que nous vivons : passage de l’ère de l’énergie, de l’industrie et du salariat à l’ère de l’information, de l’écologie et du développement humain... Comme je ne prétends pas détenir la vérité et suis plutôt conscient des insuffisances de mes propositions, tout autant que de l’absence des conditions politiques pour qu’elles soient entendues, je ne peux donc espérer un quelconque débouché à court terme et suis plus que pessimiste sur l’intérêt de ces réunions comme sur l’avenir immédiat.

Enfin, bien que je me définisse moi-même comme un alternatif (ou alter-mondialiste), l’utilité des "Alternatifs" ne m’apparaît pas évidente, pas plus d’ailleurs que celle des Verts, du PC, de la LCR, etc. L’état de nos forces est catastrophique, c’est la première chose dont on devrait prendre conscience loin de toute autosatisfaction ou patriotisme du groupe. Il faudrait un "Big Bang" de toutes ces organisations fossilisées et repliées sur elles-mêmes pour sortir de notre impuissance politique. Le constat s’impose : ce n’est pas la mobilisation qui fait défaut, c’est bien le manque total d’alternative crédible qui est responsable de l’échec du mouvement contre le CPE, mouvement qui était pourtant en position d’aller bien au-delà du retrait du texte. Le recul des syndicats a été très net dès le 21 mars, refusant de faire tomber le gouvernement par une grève générale alors que derrière l’unité de façade, il n’y avait aucun accord entre les organisations syndicales pour savoir que faire de cette mobilisation inespérée.

La situation est grave au point qu’on devrait en avoir honte. L’urgence est de construire une véritable alternative et, il faut le clamer haut et fort, "le problème principal, ce n’est pas la droite ou le patronat, c’est nous", notre incapacité à nous entendre sur ce qu’il faut faire !
Notre tâche prioritaire est de sortir de cet état de confusion, c’est une tâche d’analyse et de structuration, de débats, de dépassement de nos différences et de clarification des oppositions, en sachant que tout dépend de nous.

Ainsi, les polémiques sur le travail et le revenu garanti me semblent la plupart du temps très mal orientées alors que le revenu garanti, tel qu’on peut le défendre, devrait surtout servir de base à une "production alternative" immatérielle et relocalisée, une production autonome hors salariat, adaptée à l’ère du numérique (notamment à un travail virtuose et des services discontinus dont la production n’est plus proportionnelle au temps de travail immédiat, sans compter la gratuité de la reproduction, tout ceci exigeant effectivement un revenu garanti).
Ce sont les nouvelles forces productives, la nouvelle économie informatisée et la précarité qu’elle engendre, qui rendent indispensable la garantie du revenu, de même que ce sont les contraintes écologiques qui nous obligent à une relocalisation de l’économie, à sortir du productivisme, c’est-à-dire du capitalisme salarial, et construire des alternatives locales à la globalisation marchande, combinant revenu garanti, coopératives municipales et monnaies locales.

On ne peut garder les anciens schémas car, le point décisif, c’est que notre entrée dans "l’ère de l’information" a toutes les caractéristiques d’une rupture anthropologique qui change toutes les règles de l’échange et de la production, la nature du travail et du revenu. De nombreux phénomènes en découlent que ce soit la flexibilité du travail, les intermittents du spectacle, ou encore les logiciels libres qui illustrent parfaitement la nouveauté des logiques auxquelles ont doit faire face, sans commune mesure avec celles du salariat industriel.
Devant de tels bouleversements, il ne peut plus être question de s’en tenir à la défense des avantages acquis du salariat, de corriger quelques effets pervers, ni même d’en rester à une simple "sécurité sociale" alors que nous sommes passés à l’ère du "développement humain" (A. Sen) et du travail autonome. C’est du moins notre avenir.

De même, la prise en compte de l’"écologie" ne peut être marginale, simple correction du productivisme capitaliste, alors qu’elle implique une production alternative relocalisée (autour de coopératives municipales et de monnaies locales). C’est à partir de ces nouvelles exigences qu’il faut reconstruire tout l’édifice des protections sociales et des rapports de production pour sortir du productivisme, c’est-à-dire du capitalisme salarial, et donc d’un travail qui se mesure au temps passé plutôt qu’à son produit. Ce n’est pas dire qu’il sera facile de reconstituer une véritable démocratie locale, démocratie de face à face comme dit Bookchin (né le 14 janvier 1921 et qui vient de mourir, le 30 juillet 2006) auquel on doit le concept de coopérative municipale. Il ne sera pas plus facile de changer toute la logique du système et d’abandonner des idéologies pourtant complètement dépassées !
Il n’y a pas de quoi être optimiste, il y faudra un fort engagement militant. En tout cas, on voit que le revenu garanti n’est pas ce qui est uniquement en question, question qui reste au fond celle de la démocratie et de notre système de production.

Si le revenu garanti n’est qu’un élément d’une production alternative, il constitue malgré tout le "noeud" du problème. En effet, toutes les tentatives pour s’en passer, au nom du plein emploi salarial, de la "valeur-travail", voire de l’autonomie ou même de la dignité de l’homme, aggravent dramatiquement le sort des plus précaires et mènent soit à la barbarie du travail forcé, soit à la barbarie de la misère. Il est vrai aussi que c’est le point de plus grande résistance idéologique car le revenu garanti oblige à changer toutes nos façons de penser, passage du travail contraint au travail choisi, d’un travail subordonné à un travail valorisant mais aussi de la sécurité sociale au développement humain, de l’économie à l’écologie ! Il faut bien dire que c’est une idée qui paraît folle, il n’y a pas de doute là-dessus. Elle ne s’imposerait pas de plus en plus, et sur tous les continents, en particulier à ceux qui ont bien étudié la question, si ce n’était l’évolution de la production et l’extension de la précarité qui l’imposait dans les faits de mille façons (travailleurs pauvres, intermittents, intellos-précaires, rmistes, étudiants, jeunes, agriculteurs, etc.), tout en restant inacceptable socialement !

Si une alternative sans revenu garanti n’est pas viable, une alternative qui se réduirait à cette revendication serait une escroquerie ou bien un simple aménagement du capitalisme. On ne peut mettre ainsi sur le même plan les projets libéraux de revenu d’existence universel ou d’impôt négatif, dont le montant nettement insuffisant favorise le développement de petits boulots sous-payés, donc la baisse des salaires, alors qu’un "revenu garanti suffisant" permet au contraire, comme l’a montré André Gorz, de développer ses capacités et choisir son activité, d’avoir la possibilité de sortir du salariat tout en poussant les salaires à la hausse. Il y a donc une véritable opposition entre versions de droite et de gauche du revenu garanti, tout dépend dans quel "système" il s’inscrit car, l’essentiel est bien d’assurer une production alternative, non pas de vivre aux frais du capitalisme ni de seulement alléger la misère. Loin d’être opposé au travail et voué à une société de loisirs, ce qui caractérise le revenu garanti c’est au contraire d’être cumulable avec un revenu extérieur, jusqu’à un certain seuil au moins, servant d’incitation au travail autonome et à la valorisation de ses compétences (aidé pour cela par la coopérative municipale). Il doit servir à sortir de la dépendance de la consommation, favoriser la relocalisation de l’économie et son basculement vers l’immatériel, permettre enfin des activités non immédiatement rentables (artisanat, services de proximité, agriculture bio, activités artistiques et créatives, logiciels libres, associations, politique, etc.).

La construction d’une production alternative ne se fera pas du jour au lendemain et prendra beaucoup de temps. Il ne suffit pas de "prendre le pouvoir" pour changer de système de production, c’est l’organisation d’un autre système qu’il faut construire, ce qui comporte une dimension locale déterminante (agir local, pensée globale). Dès lors, on peut commencer dès maintenant, au niveau "local", par la création de coopératives municipales et de monnaies locales (sur un modèle proche des SEL), qui peuvent aider à garantir un revenu à leurs adhérents tant qu’il n’est pas assuré au niveau national ou européen, comme il le faudrait bien. C’est un tout autre cadre pour l’action politique mais l’alter-mondialisme commence ici et maintenant, une relocalisation qui ne peut pas venir d’en haut !

Il y aurait certes encore beaucoup à dire sur la question mais on voit que les débats habituels ratent les enjeux de la période de bouleversements qui est la nôtre et qu’on ne peut se contenter de "continuer" comme avant alors qu’il faudrait faire tout autre chose, nous sommes à l’époque des difficiles commencements...

Discussion :

La principale objection qui est faite au "devenir immatériel" de l’économie, c’est son caractère "marginal" par rapport à la production industrielle, à l’extension du salariat et de la globalisation marchande. Certes, l’industrie ne va pas disparaître, pas plus que l’agriculture n’a disparu à l’ère industrielle puisqu’elle est encore largement dominante au niveau mondial. En 1848 c’était l’industrie et le salariat qui étaient encore tout-à-fait marginaux, cela n’empêchait pas le capitalisme et les luttes salariales de structurer déjà toute la vie politique. On ne doit pas raisonner en terme de masses, sinon on estimera que rien n’a changé et que le CDI est encore la règle, mais en terme de flux, d’évolutions, de tendances.

Il s’agit de prendre en compte les "problèmes" qui se posent, d’ores et déjà, la précarité qui s’étend effectivement. Les intermittents du spectacle ne sont pas tant un modèle de ce qu’il faut faire qu’un symptôme du caractère discontinu du travail immatériel, tout comme les logiciels libres ou le prétendu "piratage" numérique illustrent les nouvelles conditions de production à l’ère de l’information et leur totale inadaptation à l’organisation économique actuelle, malgré leur caractère encore très minoritaire sans aucun doute mais déjà assez massifs malgré tout.

Même si on peut dire en effet que l’industrie est toujours là, voire toujours dominante, ce n’est plus la même industrie, je peux en témoigner par mon expérience dans l’informatique industrielle. On est passé d’une économie de la production de masse qui pouvait être planifiée à une économie de la demande plus ciblée et flexible car elle se règle sur la consommation, grâce aux techniques informationnelles...
Le passage à l’ère de l’information bouleverse toutes les données, bien au-delà du travail immatériel lui-même. On pourrait multiplier les exemples d’une économie en réseau, d’une exigence d’autonomie dans le travail, de l’abolition de la frontière entre le travail et la vie, de l’accélération de tous les changements, mais la difficulté du moment est bien celle de toute période de "transition" où l’on ne veut pas abandonner la proie pour l’ombre, où l’on voit ce que l’on perd, qui concerne une majorité de travailleurs, mais qu’on ne voit pas bien ce qu’on pourrait y gagner quand c’est encore une minorité qui semble concernée. Il faut pourtant se tourner résolument vers l’avenir plutôt que vers un passé révolu, viser le long terme en tenant compte de la nécessité écologique du basculement vers une production immatérielle relocalisée, et s’y mettre au plus vite, au niveau municipal, sans attendre un hypothétique grand soir. L’avenir commence maintenant !

Le 29/08/2006

Jean Zin

Ce texte est publié sur le site : http://jeanzin.free.fr




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