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Avi Shlaim : “Comment Israël a mené la bande de Gaza au bord d’une catastrophe humanitaire”

un Etat voyou dirigé par « des chefs sans aucun scrupule » (qui) ne respecte pas le droit international, dispose d’armes de destruction massive et pratique le terrorisme

jeudi 15 janvier 2009

Voici un texte de l’historien israélien Avi Shlaim publié dans le journal britannique The Guardian (http://www.guardian.co.uk/world/2009/jan/07/gaza-israel-palestine)
et traduit en français sur le site de la section de Toulon de la LDH (http://www.ldh-toulon.net).

Né à Bagdad en 1945, Avi Shlaim est un historien possédant la double nationalité israélienne et
britannique. Il enseigne les relations internationales à l’Université d’Oxford, et il est auteur du livre
Le mur de fer. Israël et le monde arabe.
Avi Shlaim a servi dans l’armée israélienne et n’a jamais remis en question la légitimité de l’État
d’Israël. Mais l’assaut impitoyable sur Gaza l’a conduit à des conclusions dévastatrices.


La seule façon de donner un sens à la guerre insensée d’Israël dans la bande de Gaza est de comprendre le
contexte historique. La mise en place de l’État d’Israël en mai 1948 a été une injustice monumentale pour
les Palestiniens. Des officiels britanniques ont amèrement ressenti la partialité américaine en faveur du
nouvel Etat. Le 2 Juin 1948, Sir John Troutbeck écrivit au ministre des Affaires étrangères, Ernest
Bevin, que les Américains étaient responsables de la création d’un Etat voyou dirigé par « des chefs sans
aucun scrupule » (voir. J’ai longtemps pensé que cette
condamnation était trop sévère, mais je me repose la question devant l’agression brutale d’Israël contre
le peuple de Gaza et la complicité dont elle bénéficie de la part de l’administration Bush.

J’ai servi loyalement dans l’armée israélienne au milieu des années 1960 et je n’ai jamais remis en
question la légitimité de l’État d’Israël dans ses frontières d’avant 1967. Ce que je condamne absolument
c’est le projet colonial sioniste au-delà de la Ligne verte. L’occupation par Israël de la Cisjordanie et
de la bande de Gaza au lendemain de la guerre de juin 1967 n’avait rien à voir avec la sécurité, mais
c’était de l’expansionnisme territorial. Le but était d’établir un Grand Israël par le biais du contrôle
politique, économique et militaire des territoires palestiniens. Et le résultat a été une des plus
longues et des plus brutales occupations militaires des temps modernes.

Quatre décennies de contrôle israélien ont causé des dégats considérables à l’économie de la bande de
Gaza. Avec une forte population de réfugiés de 1948, entassés sur une petit territoire, sans
infrastructures ni ressources naturelles, les perspectives de la bande de Gaza n’ont jamais été
brillantes. Toutefois, Gaza n’est pas seulement un cas de sous-développement économique, c’est également
un cas unique de non-développement délibéré. Pour utiliser l’expression biblique, Israël a transformé la
population de Gaza en un peuple de coupeurs de bois et de porteurs d’eau, une source de main-d’œuvre bon
marché et un marché captif pour les produits israéliens. Le développement de l’industrie locale a été
activement entravé de façon à empêcher les Palestiniens de mettre fin à leur subordination à Israël et de
mettre en place les fondements économiques nécessaires à une véritable indépendance politique.

Gaza est un cas classique d’exploitation coloniale à l’ère post-coloniale. Les colonies de peuplement
juives dans les territoires occupés étaient immorales, illégales et constituaient un obstacle
insurmontable à la paix. Elles étaient à la fois l’instrument de l’exploitation et le symbole haï de
l’occupation. À Gaza en 2005, les colons juifs n’étaient que 8000 face à 1,4 million de résidents locaux.
Mais les colons contrôlaient 25% du territoire, 40% des terres arables et s’étaient réservé la part du
lion dans les rares ressources en eau. Côte à côte avec ces intrus étrangers, la majorité de la
population vivait dans une pauvreté abjecte, une misère inimaginable. Quatre-vingt pour cent d’entre eux
survivaient avec moins de 2 dollars par jour. Les conditions de vie dans la bande de Gaza étaient un
affront à la civilisation, une incitation à la résistance et un terrain fertile pour l’extrémisme
politique.

En août 2005, un gouvernement du Likoud dirigé par Ariel Sharon a organisé un retrait israélien
unilatéral de Gaza, évacuant les 8000 colons et détruisant les maisons et les fermes qu’ils
abandonnaient. Le Hamas, mouvement de résistance islamique, avait mené une campagne efficace pour rejeter
les Israéliens de Gaza. Le retrait a été une humiliation pour les forces armées israéliennes. Sharon
présenta le retrait de Gaza comme une contribution à la paix en vue d’une solution à deux États [Un Etat
israélien et un Etat palestinien]. Mais au cours de l’année suivante 12 000 Israéliens s’installaient en
Cisjordanie, réduisant encore un peu plus la taille [« scope »] d’un État palestinien indépendant. On ne
peut pas à la fois annexer des terres et faire la paix. Israël avait le choix et il a choisi les terres
plutôt que la paix.

Le véritable objectif de l’opération était de redessiner unilatéralement les frontières du Grand Israël,
en intégrant à l’Etat d’Israël les principaux blocs de colonies de Cisjordanie. Le retrait de Gaza
n’était donc pas le prélude à un accord de paix avec l’Autorité palestinienne, mais le prélude à une
expansion sioniste en Cisjordanie. Ce retrait unilatéral d’Israël, a été considéré, à mon avis à tort,
comme un intérêt national d’Israël [« an Israeli national interest »]. Associé à un rejet fondamental de
l’identité nationale palestinienne, le retrait de Gaza n’était qu’une étape dans une politique à long
terme visant à refuser au peuple palestinien toute existence politique indépendante sur ses terres.
Les colons israéliens ont été retirés, mais les soldats israéliens ont continué à contrôler tous les
accès terrestres, maritimes ou aériens à la bande de Gaza. Du jour au lendemain, Gaza est devenu une
prison à ciel ouvert. A partir de là, les forces aériennes israéliennes ont bénéficié d’une entière
liberté pour larguer des bombes, franchir le mur du son à basse altitude, et terroriser les malheureux
habitants de cette prison.

Israël aime se décrire comme un îlot de démocratie dans une mer d’autoritarisme. Mais, au cours de son
histoire Israël n’a jamais rien fait pour promouvoir la démocratie du côté arabe, mais a beaucoup fait
pour la saper. Israël a une longue histoire de collaboration secrète avec les régimes réactionnaires
arabes pour réprimer le nationalisme palestinien. En dépit de tous ces handicaps, le peuple palestinien a
réussi à construire la seule véritable démocratie du monde arabe, exception faite du Liban. En janvier
2006, des élections libres et honnêtes au Conseil législatif de l’Autorité palestinienne ont porté au
pouvoir un gouvernement dirigé par le Hamas. Cependant, Israël a refusé de reconnaître le gouvernement
démocratiquement élu, en affirmant que le Hamas n’était qu’une organisation terroriste.
L’Amérique et l’Union européenne ont suivi Israël sans vergogne, en ostracisant et en diabolisant le
gouvernement du Hamas, et en essayant de le renverser en bloquant les recettes de certaines taxes et
l’aide étrangère. Une situation surréaliste s’est ainsi développée où une partie importante de la
communauté internationale a imposé des sanctions économiques à l’occupé mais pas à l’occupant, aux
opprimés mais pas à l’oppresseur.

Et comme si souvent dans l’histoire tragique de la Palestine, les victimes ont été blâmés pour leurs
propres malheurs. La propagande israélienne a continué à diffuser ses thèmes : les Palestiniens sont des
terroristes, ils refusent la coexistence avec l’État juif, leur nationalisme est un peu plus que de
l’antisémitisme, le Hamas est un groupe de fanatiques religieux et l’Islam est incompatible avec la
démocratie. Mais la vérité est que les Palestiniens sont des gens normaux avec des aspirations normales.
Ils ne sont pas meilleurs, mais ils ne sont pas pires que d’autres groupes nationaux. Ce à quoi ils
aspirent, par-dessus tout, c’est à un morceau de terre à eux pour y vivre en liberté et dignité.
Comme d’autres mouvements radicaux, le Hamas a commencé à modérer son programme politique quand il est
arrivé au pouvoir. Partant de la position idéologique affirmée dans sa charte - le rejet d’Israël - il a
commencé à s’orienter vers une position pragmatique basée sur la coexistence de deux États. En mars 2007,
le Hamas et le Fatah ont constitué un gouvernement d’union nationale qui était prêt à négocier un
cessez-le-feu de longue durée avec Israël. Mais Israël a refusé de négocier avec un gouvernement auquel
le Hamas participait.

Il a continué à pratiquer la vieille tactique « diviser pour régner » entre les factions palestiniennes
rivales. À la fin des années 1980, Israël soutenait le Hamas naissant de façon à affaiblir le Fatah, le
mouvement nationaliste laïque de Yasser Arafat. Maintenant, Israël incite les dirigeants corrompus et
manipulables du Fatah à renverser leurs rivaux politiques religieux et à reprendre le pouvoir. Des
néoconservateurs américains agressifs ont participé au sinistre complot qui visait à provoquer une guerre
civile palestinienne. Leur ingérence a joué un rôle essentiel dans l’effondrement du gouvernement d’unité
nationale et dans la prise du pouvoir par le Hamas à Gaza en juin 2007, pour anticiper un coup de force
du Fatah.

La guerre déclenchée par Israël à Gaza le 27 décembre dernier a été le point culminant d’une série
d’affrontements et de confrontations avec le gouvernement du Hamas. Plus précisément, il s’agit d’une
guerre qui oppose Israël au peuple palestinien, car le parti au pouvoir a été élu par les Palestiniens.
L’objectif déclaré de la guerre est d’affaiblir le Hamas et d’intensifier la pression jusqu’à ce que ses
dirigeants acceptent un nouveau cessez-le-feu aux conditions d’Israël. L’objectif non déclaré est de
faire en sorte que les Palestiniens de la bande de Gaza soient considérés par le monde comme un simple
problème humanitaire et, par conséquent, de faire échouer leur lutte pour l’indépendance et la
constitution d’un État.

La date de déclenchement de la guerre a été déterminée par le calendrier politique. Une élection générale
[en Israël] est prévue pour le 10 février 2009 et, dans la perspective de l’élection, les principaux
prétendants sont à la recherche d’opportunités leur permettant de prouver leur détermination. Les chefs
militaires rongeaient leur frein, impatients de frapper un grand coup au Hamas, de façon à effacer la
tache qui ternissait leur réputation depuis l’échec de la guerre contre le Hezbollah au Liban en juillet
2006. Les cyniques dirigeants israéliens pouvaient également compter sur l’apathie et l’impuissance des
régimes arabes pro-occidentaux et sur le soutien aveugle du président Bush au crépuscule de son mandat à
la Maison Blanche. Bush ne fit aucune difficulté pour attribuer au Hamas la responsabilité de la crise,
pour mettre son veto au Conseil de sécurité de l’ONU à une proposition de cessez-le-feu immédiat, et pour
laisser toute latitude à Israël pour monter une invasion terrestre de Gaza.

Comme toujours, le puissant Israël prétend être la victime d’une agression palestinienne mais le
déséquilibre des forces en présence ne laisse guère de place au doute quant à savoir qui est la véritable
victime. Il s’agit bien d’un conflit entre David et Goliath, mais l’image biblique a été inversée - et un
petit David palestinien sans défense est confronté à un Goliath israélien lourdement armé, impitoyable et
arrogant. Le recours à la force militaire brute s’est accompagné, comme toujours, de la rhétorique
stridente de la victimisation et d’un farrago d’auto-apitoiement et d’auto-justification. En hébreu,
c’est ce qu’on appelle le syndrome de bokhim ve-yorim, « pleurer et tirer ».

Bien entendu, dans ce conflit, le Hamas n’est pas tout à fait innocent. Privé du fruit de sa victoire
électorale et face à un adversaire sans scrupule, il a eu recours à l’arme des faibles - la terreur. Les
militants du Hamas et du Jihad islamique ont continué à lancer des attaques de roquettes Qassam contre
les colonies de peuplement israéliennes près de la frontière avec la bande de Gaza, jusqu’à ce que
l’Egypte négocie un cessez-le-feu de six mois en juin dernier. Les dégats causés par ces roquettes
primitives étaient minimes, mais leur impact psychologique a été énorme, ce qui a incité l’opinion
publique à réclamer la protection de son gouvernement. Dans ces circonstances, Israël était en droit de
réagir en légitime défense, mais sa réponse à ces piqures d’épingles a été absolument disproportionnée.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Au cours des trois années qui ont suivi le retrait de Gaza, 11
Israéliens ont été tués par des tirs de roquettes. Pour leur part, les forces armées israéliennes ont tué
1290 Palestiniens, dont 222 enfants, dans la bande de Gaza, de 2005 à 2007.

On ne doit jamais tuer des civils, quel qu’en soit le nombre. Cette règle s’applique aussi bien au Hamas
qu’à Israël, mais l’ensemble du dossier montre qu’Israël a fait preuve d’une brutalité sans limite et
sans relâche envers les habitants de Gaza. Israël a également maintenu le blocus de la bande de Gaza
après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, ce qui, du point de vue des dirigeants du Hamas, constituait
une violation de l’accord. Pendant le cessez-le-feu, Israël a empêché toute exportation en provenance de
Gaza en violation flagrante de l’accord de 2005, ceci entrainant une forte baisse de l’emploi. D’après
les chiffres officiels, 49,1% de la population est au chômage. Dans le même temps, Israël a réduit de
façon drastique le nombre de camions transportant à Gaza des vivres, du carburant, des bouteilles de gaz
de cuisine, des pièces de rechange pour le traitement de l’eau et l’assainissement et des fournitures
médicales. Il est difficile d’imaginer en quoi la faim et le froid des civils de la bande de Gaza
pouvaient protéger les personnes du côté israélien de la frontière. Mais même si c’était le cas, ce
serait encore immoral, le châtiment collectif étant strictement interdit par le droit humanitaire
international.

La brutalité des soldats israéliens correspond à l’hypocrisie de ses porte-parole. Huit mois avant le
lancement de la guerre actuelle sur la bande de Gaza, Israël a créé une Direction nationale de
l’information. Voici l’essentiel des messages que cette direction a adressés à la presse : c’est le Hamas
qui a rompu le cessez-le-feu, l’objectif d’Israël est de protéger sa population, et les forces
israéliennes prennent le plus grand soin de ne pas blesser des civils innocents. Les conseillers en
communication israéliens ont été très efficaces pour faire passer ce message. Mais, en substance, leur
propagande est un paquet de mensonges.

La réalité des actions israéliennes est loin de la rhétorique de ses porte-parole. Ce n’est pas le Hamas,
mais l’armée israélienne qui a rompu le cessez-le feu : le 4 novembre, un raid dans la bande de Gaza a
tué six hommes du Hamas. L’objectif d’Israël n’est pas seulement de défendre sa population, mais
éventuellement de parvenir à un renversement du gouvernement du Hamas par la population de Gaza. Et loin
de prendre soin d’épargner les civils, Israël est coupable de bombardements aveugles et d’un blocus de
trois ans, un blocus qui a amené le million et demi d’habitants de Gaza au bord d’une catastrophe
humanitaire.

La loi du talion, « œil pour œil », est assez primitive. Mais la folle offensive israélienne contre la
bande de Gaza relève plutôt de la logique « un oeil pour un cil ». Après huit jours de bombardements, la
mort de plus de 400 Palestiniens et de quatre Israéliens, le cabinet gung-ho [ ?] a ordonné une invasion
terrestre de la bande de Gaza aux conséquences incalculables.

Aucune escalade militaire ne permettra à Israël de se prémunir contre des attaques de roquettes lancées
par l’aile militaire du Hamas. En dépit des pertes humaines et des destructions qu’Israël leur a
infligées, ils continuent à résister et à tirer des roquettes. C’est un mouvement qui exalte la
victimisation et le martyre. Il n’y a pas de solution militaire au conflit entre les deux communautés. Le
problème est que, au nom de sa propre sécurité, Israël refuse à l’autre communauté le moindre droit à la
sécurité. Ce n’est pas par les armes qu’Israël obtiendra la sécurité, mais par des entretiens avec le
Hamas, qui a déclaré à maintes reprises qu’il est disposé à négocier un cessez-le-feu de longue durée -
20, 30 ou même 50 ans - avec l’Etat juif dans ses frontières d’avant 1967. Israël a rejeté cette
proposition comme il a refusé le plan de paix de la Ligue arabe de 2002 - plan qui n’a pas été retiré -,
et pour la même raison : il faudrait faire des concessions et des compromis.

Après ce bref survol des quatre dernières décennies, il est difficile de nier qu’Israël est devenu un
Etat voyou dirigé par « des chefs sans aucun scrupule ». Un Etat voyou ne respecte pas le droit
international, dispose d’armes de destruction massive et pratique le terrorisme - le recours à la
violence contre les civils à des fins politiques. Israël répond à ces trois critères - le chapeau lui va,
il doit le porter. L’objectif véritable d’Israël n’est pas la coexistence pacifique avec ses voisins
palestiniens, mais la domination militaire. Il persiste dans les errements du passé et en ajoute de
pires. Les hommes politiques, comme tout le monde, sont bien entendu libres de répéter les mensonges et
les erreurs du passé. Mais ils ne sont pas obligés de le faire.

Avi Shlaim