Mon site SPIP

Accueil > Ecole / Education populaire > Evaluations dès l’école maternelle : une analyse de Laurent Ott

Evaluations dès l’école maternelle : une analyse de Laurent Ott

Dépistage en Moyenne Section, l’alliance du sanitaire et du sécuritaire

dimanche 30 octobre 2011

Ce texte de Laurent OTT est publié sur le site de l’ICEM du Val d’Oise...
Voir : http://www.icem95.org

Il est devenu nécessaire de comprendre cette constante qui pousse notre système scolaire vers des fonctions de moins en moins éducatives et de plus en plus orientées vers le dépistage, le tri et le signalement.

Ce qui permet aujourd’hui d’avancer de façon constante dans cette voie malgré les mouvements d’opinion, les mobilisations fortes (“Pas de zéro de conduite”... “La nuit sécuritaire...” ; “l’appel des appels”), c’est que les bases sur lesquelles repose cette volonté de détecter et de ficher reposent sur des évidences et des certitudes qui petit à petit ont envahi notre pensée quotidienne.
Ainsi les évaluations nationales datent de la loi d’orientation de 1989 et ont été mises en œuvre par un gouvernement de gauche. Ces évaluations étaient intégrées dans une loi d’orientation plutôt d’ouverture et progressiste (il s’agissait de permettre aux enfants d’apprendre ensemble à un rythme différent) ; depuis lors bien entendu la loi orientation, jamais mise en œuvre autrement que dans les mots, a été abolie et remplacée par son contraire (loi Fillon) et les évaluations nationales, censées être des outils au service des enfants pour permettre de mieux comprendre leurs erreurs, leur difficulté et orienter l’enseignement du côté de la “remédiation” (mot de l’époque), ont révélé leur vrai visage : outils de tris, de sélection, destinés à enclencher un système de repérage et de suivi des enfants et des familles à travers différentes générations de “contrats” (“de réussite et de progrès”, éducatifs, d’intégration scolaire, etc)

Qu’on le veuille ou non, le passage de l’école à “la culture de l’évaluation”, a été placé sous le signe de l’externalisation des enfants et des problèmes ; à partir des années 90, les parents ont été priés, et suivis dans les démarches qu’on réclamait d’eux, de consulter à qui mieux mieux les orthophonistes, les services pédopsychiatriques, les CMP, les CMPP, etc... La culture de l’évaluation a permis petit à petit à établir une culture de contrats inégaux entre école, RASED, familles...

C’est depuis cette même période également que la culture du soutien des enfants en difficulté à l’école a connu sa lente dégradation. Les GAP (Groupes d’aide pédagogiques) qui n’hésitaient pas à intervenir dans les classes au profit de tous pour y inclure les enfants les plus en difficulté, se sont petit à petit réduits et conformés à une culturel de “prise en charge”, de sorties des enfants hors de leur classe, de “rééducations”. Petit à petit les RASED ont perdu leurs moyens et même cette culture de “rééducation” a été constamment réduite dans ses possibilités, dans son effectivité (les prises en charge quand elles avaient lieu étaient remises en cause annuellement et consistaient le plus souvent en une heure hebdomadaire ... Entre octobre et mai) .

Le démantèlement des RASED a fait le reste rendant ces prises en charges exceptionnelles et révélant la véritable nouvelle orientation de ces structures : détection, concertation et contractualisation avec les familles, liaison avec les MDPH. Il s’agit en effet de “gérer” l’itinéraire des enfants (pardon, des élèves) en difficulté, en s’assurant de la mobilisation de la famille et de son adhésion aux rares propositions plus imposées que concertées qui leur sont faites.

Ainsi la difficulté scolaire, le traitement de la souffrance scolaire ont été continûment depuis les années 90 sous-traitées aux familles, de plus en plus “suivies” et surveillées.

Les évaluations, les tests en tout genre qui n’ont cessé de proliférer n’ont pas d’autre fonction que de dépolitiser, d’individualiser ce tri. Plus un problème est social et massif, comme l’inadaptation d’uns système scolaire autoritaire, antidémocratique par rapport à la réalité des enfants et des familles d’aujourd’hui, plus son traitement est individualisé. Il s’agit de rendre responsable de la situation la fragilité de l’enfant ou de sa famille, que celle-ci soit sanitaire, éducative ou sociale.

Le système scolaire se trouve ainsi réorienté vers des fonctions de moins en moins éducatives mais de plus en plus consacrées au dépistage, à l’évaluation, au suivi. Il s’agit de justifier bien entendu les inégalités sociales. Cela fait belle lurette que les enfants des milieux favorisés développent hors de l’école leur véritable culture personnelle et éducative : depuis les langues, en passant par le sport, les arts... La véritable éducation de ceux qui s’en sortent n’est plus produite à l’école mais hors de l’école dans le milieu familial et social ; par contre, elle reste sanctionnée à l’école.
Les enfants de milieu populaire eux continuent à n’avoir que l’école et celle-ci pour le coup devient le lieu, pour les enfants et les familles, d’une surveillance attentive qui devient sa seule véritable fonction.

On ne peut pas comprendre cette tendance à la volonté de dépistage dès la maternelle des éventuels troubles psycho-sociaux si on ne se borne qu’à une grille de lecture anti-libérale, de l’école marchandise (Laval et Hirt). En effet cette grille de lecture cherche absolument à voir de la marchandisation partout, une économie cognitive de l’intelligence, et à n’analyser l’école que sous l’angle de “l’employabilité”, alors que la véritable fonction de cette nouvelle école est double. Elle est certes marchande et libérale, mais elle aussi - et je pense, surtout - sécuritaire. Il s’agit de faire l’école un instrument sécuritaire dirigé contre la désobéissance sociale, la désaffiliation, que ne manque pas de produire notre régime politique et économique. Ce sécuritarisme s’illustre d’un côté avec la culture “vigipirates”, de la vidéosurveillance, de policiers à l’école, des programmes Clair et Eclair, mais s’enracine également dans le domaine sanitaire : lutte contre tout risque médical, alimentaire, allergique, interdiction d’activités d’éveil (car elles exposent nécessairement à des “risques” et que le risque fait l’objet d’une phobie collective, socialement entretenue).
C’est ce sécuritarisme sanitaire qui remet inlassablement sur le tapis la détection précoce des psychopathies (toujours réclamée par la HAS, Haute autorité sanitaire), l’utilisation de tests projectifs en maternelle “auto-passants”, ou l’actuelle évaluation “cognitive” en MS.

On ne défendra pas les enfants d’aujourd’hui au nom de la défense de l’école d’hier, de l’école républicaine et “Jules Ferryste” comme s’y échinent les courants républicanistes ; C’est ce que fait régulièrement par exemple Nico Hirt en prétendant que la Pédagogie Freinet, au fond, sert l’école libérale, puisqu’elle promeut “l’autonomie”, sans comprendre que le sens de ce mot a en fait dans l’économie libérale ... des sens opposés.

En réalité, la volonté de fichage et de détection des enfants sur un mode à la fois scientifique et primitif (rien n’est plus primitif qu’un cassement en trois groupes : Bons, moyens, mauvais ; c’est ce que l’on appelle “la constante macabre”) ne peut pas se comprendre si on ne la met pas en lien avec cet abandon pédagogique et éducatif des enfants de milieu populaire : la quasi disparition des temps d’éveil, des activités d’expression, de la liberté pédagogique (à la fois celle des enfants, et celle des enseignants qui sont indissolublement liées).

La réponse au sécuritarisme doit aussi être une réponse de désobéissance pédagogique ; il s’agit de donner aux enfants d’aujourd’hui les possibilités d’éducation, d’expression, de coopération qu’on leur refuse et de cesser de se laisser distraire et accaparer par des tâches parasites pour les éducateurs.

Laurent OTT