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Notre responsabilité d’éducateur

mercredi 2 décembre 2015, par Yves Scanu


Les attentats perpétrés ce vendredi 13 novembre sont à situer dans un contexte géopolitique complexe. Tous les tenants et aboutissants de cette situation mettent en jeu l’imbroglio des relations que le monde occidental entretient avec les pays du moyen orient avec en tête de pont les Etats-Unis, le Royaume uni et la France. Démêler l’écheveau ne passera que par d’autres modes de relations entre les états. A ce niveau le chantier est très certainement immense et nous ne sommes aujourd’hui pas en voie de le lancer.

En attendant, les répercussions de ces tensions internationales atteignent notre pays au travers de ces derniers évènements tragiques, violents qui frappent des cibles innocentes et mettent en danger notre cohésion sociale. Il ne fait pas de doute d’ailleurs que c’est l’un des objectifs des commanditaires de ces actes criminels.

Comment faire entendre cela à nos élèves, à nos enfants et que faire. Je pense que cela passe avant tout par une prise de conscience collective de ce qu’est le quotidien de nos concitoyens de confession musulmane ou tout simplement basanés en France. Sans sombrer dans la victimisation parfois mise en avant personne ne pourra nier qu’ils ne sont pas traités à égalité avec « les français de souche » (1). La discrimination au travail, à l’école, dans les tribunaux a été maintes fois attestée. Comment vaincre ce cancer qui envahit toutes nos relations sociales ?

Tout enseignant, animateur, travailleur social est un éducateur et a des responsabilités face à ce mal. Il est d’une part indispensable d’ouvrir les yeux et ensuite d’agir. Nous sommes au quotidien les témoins de cette fracture qui ne cesse de s’aggraver dans notre pays et que les attentats de ce vendredi risquent de maximaliser. Ce week-end, j’entendais sur une antenne radio une enseignante désespérée qui se sentait impuissante face à certaines réactions d’élèves. Enseignante dans un quartier « politique de la ville » elle se lamentait des attitudes très provocatrices adoptés par certains de ses élèves suite aux attentats de Charlie Hebdo et redoutait donc le face à face obligé de lundi matin. Il est certain que ce n’est pas dans les situations de crise que le dialogue et le plus facile. Mais que faisons-nous à l’école, dans le centre social, dans la rue, en dehors de ces événements tragiques qui, à intervalles réguliers, secouent notre société. Rien ou presque rien. Et pourtant combien il est indispensable d’oeuvrer à l’acceptation de tous par tous. Et pour cela quelle autre solution qu’ouvrir le dialogue parler ses différences avec nos élèves, nos enfants, les parents d’élèves. Et il ne suffit pas de crier haut et fort qu’il faut réaffirmer nos valeurs républicaines et laïques. L’an passé, j’étais convié en tant que directeur d’école à une formation sur les valeurs de la république. L’inspecteur en charge de cette formation nous avait préalablement joint la « Lettre ouverte au monde musulman » de Abdennour Bidal, elle commence ainsi :

"Cher monde musulman, je suis un de tes fils éloignés qui te regarde du dehors et de loin - de ce pays de France où tant de tes enfants vivent aujourd’hui. Je te regarde avec mes yeux sévères de philosophe nourri depuis son enfance par le taçawwuf (soufisme) et par la pensée occidentale. Je te regarde donc à partir de ma position de barzakh, d’isthme entre les deux mers de l’Orient et de l’Occident !
Et qu’est-ce que je vois ? Qu’est-ce que je vois mieux que d’autres sans doute parce que justement je te regarde de loin, avec le recul de la distance ? Je te vois toi, dans un état de misère et de souffrance qui me rend infiniment triste, mais qui rend encore plus sévère mon jugement de philosophe ! Car je te vois en train d’enfanter un monstre qui prétend se nommer Etat islamique et auquel certains préfèrent donner un nom de démon : DAESH. Mais le pire est que je te vois te perdre - perdre ton temps et ton honneur - dans le refus de reconnaître que ce monstre est né de toi, de tes errances, de tes contradictions, de ton écartèlement entre passé et présent, de ton incapacité trop durable à trouver ta place dans la civilisation humaine."

Vous avez imaginé quelle a pu être l’entrée en matière après la lecture d’un tel texte. Il a, en effet, muselé tout le monde. Quel mal j’ai eu à faire entendre une autre voix. J’avais emporté dans mon cartable le texte de François DUBET (deux remarques sur la morale laïque à l’école) (2) ainsi que celui de Béatrice Mabilon-Monfils et Geneviève Zoïa (la laïcité doit-elle être repensée ?) (3) mais j’étais un blasphémateur dans cette assemblée laïque (pour ne pas dire de laïcarde). Et lorsqu’un collègue questionne l’inspecteur sur la validité de la circulaire Châtel concernant l’interdiction faite aux mères d’élèves voilées d’accompagner les sorties scolaires, heureusement que j’ai pu leur opposer l’avis du conseil d’état du 23 décembre 2013 sur lequel s’appuie la décision du tribunal administratif du 9 juin 2015 (4) de censurer la décision de refus d’accompagnement pour une sortie scolaire opposée à une mère d’élève niçoise voilée.

Il en est de même dans le monde du social ou la peur fantasmée de nombre de partenaires institutionnels (CAF, Préfecture, DDCS, Municipalité) « du communautarisme » à chaque fois qu’ils voient une personne de confession musulmane s’investir un peu trop dans une association. Grand nombre de celles-ci, au vu de ce motif, avoué ou non, se sont vu supprimées tout ou une part de leurs subventions.

Tout ceci pour dire que le monde vu d’en haut et toutes les politiques sociales ou éducatives qui en découlent sont déphasées, inefficaces voire contraires aux effets escomptés. Participant à titre bénévole à l’action d’une association stéphanoise « Terrain d’entente » qui propose des animations de rue, inspirées de la pédagogie sociale prônée par Laurent OTT (5), ce samedi les réactions étaient celles-ci :
D’abord une vive émotion suite aux attentats, une condamnation sans faille de ceux-ci. Ensuite certaines mamans s’interrogeaient sur ce qui pouvait se passer dans la tête de ces jeunes kamikazes. Elles ont bien sûr évoqué la difficulté d’élever leurs enfants, l’angoisse de leur avenir... Elles ont ensuite exprimé leur inquiétude de l’amalgame dont elles avaient peur d’être victimes.
Il y a urgence à ce que ces peurs réciproques s’estompent et ce n’est qu’en faisant un pas les uns envers les autres que nous y parviendrons et nous autres « éducateurs » nous avons un rôle à jouer. Si suite à ces attentats nous resserrons nos liens de fraternité plutôt que de nous déchirer nous contribuons à lutter contre ce terrorisme aveugle en annulant l’un des objectifs qu’il poursuit : diviser le peuple de France.

Yves Scanu.

(1) Article de F Dhume « L’école les stages en entreprise et la discrimination », http://www.cafepedagogique.net

Article de Mireille Eberhard : http://www.cairn.info

Article de libé : http://www.liberation.fr

(2) http://www.cafepedagogique.net

(3) http://www.cafepedagogique.net

(4) http://nice.tribunal-administratif.fr

(5) Conférence vidéo Laurent OTT