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L’hypocrisie de la générosité du Nord ?

vendredi 14 janvier 2005, par Marc Bardin

L’élan de solidarité pour l’Asie du Sud-Est constitue une première dans l’histoire. Jamais une tragédie n’avait provoqué un mouvement de solidarité d’une telle dimension planétaire.
Alors que le moteur de nos sociétés est basé sur la concurrence, sur l’individualisme, l’immense majorité de la population s’est mobilisé et a surpris ; à tel point que les gouvernements ont été contraints de réagir et de revoir à la hausse les dons prévus initialement.
Les promesses de dons pour les Etats-Unis sont passées de 15 millions de dollars à 260 millions de dollars en quelques jours.

La puissance des images de la télévision a joué un rôle décisif, les médias se sont emparés du succès, toutes les chaînes ont braqué leurs objectifs sur la tragédie, les journaux télévisés ont été entièrement consacrés à l’événement devenu planétaire, les émissions spéciales se sont succédées, chaque jour a apporté son lot d’images macabres. Plus personne n’ignore les ravages du tsunami, phénomène jusqu’alors inconnu pour la plupart d’entre nous.

Cela dit, cette mobilisation démontre le désir d’action solidaire et est porteuse d’espoir. De nombreuses personnes ont envoyé un chèque aux organisations humanitaires par solidarité et compassion sincères.

Mais devons-nous penser que tout le monde "il est beau et gentil", ne devons-nous pas sérieusement méditer sur les hypocrisies de notre monde ?

Car passée l’émotion, et quand les médias auront d’autres évènements à exploiter, oublierons-nous les réfugiés du raz de marée comme nous avons oublié les victimes du tremblement de terre de Bam en Iran qui avait fait 30 000 morts en décembre 2003, la population sinistrée attend toujours les aides internationales promises (sur les 150 millions de dollars promis seuls 17 millions ont été versés à l’ONU).

Pouvons-nous accepter que les victimes d’une tragédie hyper médiatisée soient plus importantes que les victimes des tragédies quotidiennes. Qui fixe la valeur des victimes ? Faut-il rappeler que la mort fauche 25 000 enfants par jour dans l’indifférence totale à cause de la malnutrition et des maladies facilement curables (source : FAO, PNUD). Ces affamés du tiers-monde pourraient peut-être se mettre d’accord pour disparaître le même jour devant une caméra, cela ferait un total de 9 millions de morts, record absolu. Les médias seraient alors assurés de faire exploser l’audimat.

Nous ne pouvons que nous réjouir des 40 millions d’euros versés par la France pour les victimes du tsunami, mais cette somme est-elle si exceptionnelle pour un pays dans lequel une chaîne de TV est capable d’engloutir 600 millions d’euros pour la retransmission des matchs de foot, et où des hommes politiques ont les moyens de craquer en un week-end 12 millions d’euros pour le sacre de leur chef à la tête de leur parti.

Les Etats-Unis ont annoncé 260 millions de dollars de dons, mais par comparaison le congrès Américain accorde 80 milliards de dollars supplémentaires pour financer la guerre d’Irak, le choix est clair.

L’aide internationale est estimée à 6 milliards de dollars pour les onze pays touchés par le raz de marée, ces onze pays remboursent chaque année six fois plus pour leur dette à des créanciers étrangers. Entre 1980 et 2003 les remboursements ont représenté onze fois leur dette de 1980. A la fin 2003 la dette extérieure de ces onze pays s’élevait à 406 milliards de dollars (source : banque mondiale).
A l’échelle planétaire, chaque année, les pays pauvres remboursent, vers le Nord riche, au titre de la dette, plus de 230 milliards. C’est le monde à l’envers.

Comment avec le poids de la dette ces pays sinistrés vont-ils pouvoir financer leur reconstruction ? Les 6 milliards de dons internationaux paraissent dérisoires. Les créanciers publics et privés n’ont aucune intention de renoncer à leur créance, au mieux ils sont prêts à suspendre les paiements sans annulation de la dette.
Les dons internationaux risques d’être absorbés dans le paiement de la dette si celle-ci n’est pas annulée, en clair l’argent donné aux organisations humanitaires termina dans les banques occidentales.

L’annulation de la dette n’est pas une vision surréaliste et utopique puisque les grandes puissances (le G7) l’ont appliquée dans le passé pour des pays en raison de leur situation géostratégique : l’Egypte avant la première guerre du golfe, la Pologne lorsque celle-ci a décidé de quitter le pacte de Varsovie en 1991, le Pakistan avant l’intervention en Afghanistan en 2001. Les USA ont pour objectif d’annuler la dette de l’Irak, car la reconstruction du pays n’est rentable pour les entreprises occidentales que dans la mesure où le client est solvable.

Sans vouloir dissuader l’élan de générosité qui soulage la bonne conscience, la solidarité ne peut pas se limiter à un don si les mécanismes politique et économique continent de piller les ressources des populations du sud au profit des riches créanciers du nord.
Seule l’annulation de la dette sans condition et le contrôle par la population locale des moyens financiers disponibles permettront de répondre à la tragédie du séisme.

Marc Bardin