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A propos des objectifs de la guerre du Liban

mardi 29 août 2006

Le Liban a connu du 12 juillet au 14 août un déluge de feu et de crimes. Nous publions deux textes écrits quelques jours seulement après le déclenchement de cette guerre dont on sait maintenant qu’elle a été préparée de longue date par Israël et les USA. Le premier a été écrit le 19 juillet et complété récemment, il est publié sur le blog Loubnan ya Loubnan (Liban ô Liban). Ce texte comporte de nombreux liens (mots en gras ci-dessous) qui ne sont pas actifs ici, il est donc conseillé d’aller le lire aussi sur ce blog (http://tokborni.blogspot.com/ en allant à la date du 19 juillet).
Au-delà de ce texte, ce blog apporte beaucoup d’informations et de réflexions pour comprendre ce qui est en train de se passer là-bas...

Le deuxième texte, "L’objectif réel", a été écrit par Uri Avnery, anticolonialiste israélien, militant de Gush Shalom, dès le 15 juillet.
Ces deux textes apportent un éclairage, à discuter, sur ce qui vient de se passer. Même si la suite des évènements et la force de la Résistance du peuple libanais n’ont pas permis d’avancer vraiment vers cet objectif...

Coup d’État au Liban

Le piège des discussions politiques libanaises est, depuis longtemps, de croire et d’affirmer sans relâche que le Liban n’est qu’un intermédiaire livré aux enjeux régionaux. Certes, ces enjeux existent, mais ils ne sont pas, loin s’en faut, les seuls. Déjà, chaque jour, la propagande nous parle de la Syrie et de l’Iran. Quasiment tous les Libanais, sans adhérer évidemment à la propagande américaine et israélienne, se sont tout de même persuadés qu’ils ne sont qu’un pion dans une confrontation plus large, entre Israël-États Unis et Syrie-Iran.
Explication totalement insuffisante, puisqu’elle ne permet pas de comprendre l’ampleur des frappes israéliennes, qui ne touchent de toute façon pas le Hezbollah (à peine quelques membres du Hezbollah tués), mais prioritairement toutes les infrastructures du pays. Jusqu’à l’armée libanaise, dont les Israéliens réclament par ailleurs le déploiement au Sud (est-ce de l’humour ou du sadisme ?). Les Libanais sont ainsi plongés dans un état de sidération absolue, tous se demandant quel est le réel objectif de guerre. Et le rappel permanent d’une prétendue implication syrienne ou iranienne (cela change de jour en jour) brouille encore les possibilités de comprendre ce qui se passe au Liban. Combien de fois ai-je entendu : « S’ils pensent que c’est l’Iran, pourquoi ils ne tapent pas l’Iran ? » (et une version très similaire avec « Syrie ») ?
Il faut, au minimum, comprendre que le Liban n’est pas attaqué en tant que moyen de toucher des intérêts syriens ou iraniens ; le Liban est attaqué en tant que Liban.

Ce à quoi nous assistons est, en termes non diplomatiques, un coup d’État.
Uri Avnery, dirigeant du mouvement anticolonialiste israélien Gush Shalom, a publié dès le 15 juillet l’article qui résume le mieux la situation : « L’objectif réel » (le retitrage malheureux en « Vers un nouveau Sabra et Chatila », par le site Europalestine, introduit à mon avis un contresens). C’est l’article le plus important publié dans la période actuelle. Son premier paragraphe est simple et explicite :
« L’objectif réel est de changer le régime au Liban et d’y installer un gouvernement fantoche. »
Je me propose de reprendre cette explication en y ajoutant quelques éléments.

Commençons par indiquer que, même en se contentant des buts de guerre officiels, on peut déjà affirmer être en situation de coup d’État. La cible officielle est le Hezbollah, parti politique libanais représentant une large partie de la population (pour simplifier à l’extrême, la moitié des chiites). Ce parti est membre du gouvernement. Il est aussi membre d’une « opposition » très importante : dès juin 2005, le « Bloc de la résistance et du développement » regroupant les deux grands partis chiites Amal et Hezbollah, ainsi que le parti laïc PSNS et autres partis qualifiés de pro-syriens ; depuis février 2006, le Hezbollah s’est allié autour d’un « document d’entente mutuelle » avec le Courant patriotique libre de Michel Aoun (lui-même principale composante d’un groupe parlementaire réunissant les blocs Skaff et Murr).

Annoncer la liquidation de Hezbollah, cela revient à annoncer la liquidation de l’opposition parlementaire au Liban et la rupture de l’équilibre de la démocratie consensuelle qui caractérise le Liban. Déjà, on peut qualifier cela de coup d’État : l’alternance politique qui pouvait se produire ne se produira plus ; le consensus national issu de Taëf est rompu.

Mais, évidemment, l’article d’Uri Avnery va plus loin.
Uri Avnery, pour exposer les fondements historiques de son analyse, cite David Ben Gourion et Moshe Sharett :
« L’idée d’installer un Quisling au Liban n’est pas nouvelle. En 1955, David Ben Gourion avait proposé de prendre un “officier chrétien” et de l’installer comme dictateur. Moshe Sharet avait montré que cette idée était basée sur une totale ignorance des affaires libanaises et l’avait torpillée. »

Le premier document historique sur lequel se base cette assertion est, d’abord, la lettre de David Ben Gourion à Moshe Sharett, datée du 27 février 1954. Ce document est également cité par Alain Ménargues dans Les Secrets de la guerre du Liban, qui pour source indique que cet extrait du Journal de Moshe Sharett a été publié dans Le Monde Diplomatique en décembre 1983. (Depuis la publication du présent billet, j’ai pu me procurer l’article du Monde Diplomatique, reproduit ici). La recommandation de David Ben Gourion est la suivante :
« La création d’un État chrétien [au Liban] est quelque chose de naturel. Il aurait des racines historiques et serait soutenu par une force importante dans le monde chrétien, aussi bien catholique que protestante. [...] En temps normal, c’est quelque chose de presque impossible à réaliser, avant tout à cause de l’absence d’initiative et de courage des chrétiens. Mais dans des situations de confusion, de troubles, de révolution ou de guerre civile, les choses changent et le faible peut se prendre pour un héros. [...] Sans notre initiative et notre aide, la chose n’aura pas lieu. Je pense qu’actuellement c’est notre tâche essentielle, ou du moins l’une des tâches essentielles de notre politique extérieure. [...] Sans un rétrécissement des frontières du Liban, cela n’est bien entendu pas réalisable. Mais, si l’on trouve des gens et des éléments au Liban qui se mobilisent pour la création d’un État maronite, ils n’ont pas besoin de larges frontières ni d’une population musulmane importante, et ce n’est pas cela qui sera gênant. Je ne sais pas si nous avons des gens au Liban, mais il y a toutes sortes de moyens pour réaliser la tentative que je propose. »

Alain Ménargues décrit ensuite une réunion, le 16 mai 1954, entre les responsables de la Défense et des Affaires étrangères et Moshé Dayan, le chef d’état-major (il cite la même source du Monde diplomatique). C’est, si je ne me trompe, ce à quoi se réfère principalement Uri Avnery (malgré la différence des dates). Ce dernier déclare :
« il serait nécessaire de trouver un officier, fût-ce un simple major. Nous pourrions gagner sa sympathie ou l’acheter pour l’inciter à se proclamer sauveur des maronites. Alors l’armée israélienne entrerait au Liban, occuperait le territoire nécessaire et installerait un régime chrétien qui s’allierait à Israël. »

Alain Ménargues poursuit :
« En 1956, quelques semaines avant l’opération sur Suez, David Ben Gourion lança à son homologue français : “Nous démembrerons le Liban, nous le réduirons et nous le laisserons chrétien. Ce sera un État avec lequel nous pourrons signer des traités.” »

Ces échanges décrivent non seulement un coup de force permettant de nommer un chrétien à la solde d’Israël au Liban, mais aussi un démembrement du Liban. À cette époque, le Liban n’est pas en guerre avec Israël, les accords du Caire (« installant » l’OLP au Liban, 1969) n’ont pas encore été signés et le Liban est un pays se développant « tranquillement » après son indépendance.
Le premier « accrochage » important au Liban viendra en 1958, lorsque les troupes américaines débarquent à Beyrouth pour maintenir au pouvoir le président Camille Chamoun (suspecté de vouloir modifier la constitution afin de briguer un nouveau mandat, ce qui provoque une courte guerre civile, Camille Chamoun obtient le soutien des américains ; pour ce qui est de l’intérêt des Américains à défendre la légitimité constitutionnelle d’un président libanais, cet épisode est très éclairant). Alain Ménargues :
« Camille Chamoun demanda et obtint d’un certain général Yitzhak Rabin qui commandait le front nord d’Israël, un chargement de 500 fusils d’assaut. »

Ensuite, Ménargue ne rapporte plus de relations entre Israël et des politiques chrétiens au Liban. Notons tout de même qu’en 1967, le Liban est le seul des quatre États voisins d’Israël à ne pas prendre part à la guerre. Pourtant, comme le rappelle Samir Kassir (Histoire de Beyrouth) :
« Trois jours avant l’an neuf, le 28 décembre 1968, ce fut le coup de tonnerre. Un commando israélien débarqua à l’aéroport de Beyrouth et détruisit au sol treize avions de ligne de la Middle East Airlines [la compagnie libanaise]. La fête [du nouvel an] n’en fut pas partout gâchée. Mais c’était la fin de l’innocence. »
Ménargue poursuit ensuite son récit, datant la reprise des contacts entre politiques chrétiens du Liban et Israël en 1975, dès les débuts de la guerre.

Des avertissements sur les risques d’éclatement des entités nationales au Moyen-Orient apparaissent alors. Georges Corm, dans Le Liban contemporain (La Découverte, édition 2005), le souligne :
"Il faut ici rappeler les cris d’alarme de Raymond Eddé, chef du parti politique le Bloc national, qui n’a cessé de dénoncer un « complot américano-sioniste », dont Henry Kissinger serait l’inspirateur, qui aurait commencé avec l’invasion de Chypre par la Turquie en 1974 et la division de facto de l’île entre une zone grecque et une zone turque. Chyprianisation du Liban entre chrétiens et musulmans, balkanisation de l’ensemble de la région : c’est ce qu’a dénoncé avec la plus grande constance depuis 1974 cet homme politique resté au-dessus de la mêlée. « Je continue à soutenir, déclarait-il au journal Le Monde le 16 décembre 1975, que nous sommes en présence d’un plan américain visant à la partition du Liban, laquelle conduirait, à plus ou moins brève échéance, à l’éclatement de la Syrie. L’objectif est la création, aux côtés d’Israël, de plusieurs État à caractère confessionnel, des États tampons, qui contribueraient à la sécurité de l’État juif. Bref, le plan est de balkaniser la région.

De son côté, l’ex-président de la République libanaise durant les années de troubles 1975-1976, Soleiman Frangié, a affirmé dans plusieurs déclarations à la presse, après avoir quitté le pouvoir, que les États-Unis ont cherché à implanter les Palestiniens au Sud du Liban et à évacuer les chrétiens du Liban vers le Canada ; puis, devant les obstacles s’opposant à ce dessein, ils ont cherché à créer un État chrétien au Liban à partir de 1978 [Voir, par exemple, ses déclarations à la revue Al Jamhour le 3 mai 1978, et au journal Al Anouar le 27 août 1979, tous deux paraissant à Beyrouth.]. Il n’a d’ailleurs pas été le seul à le dire dans la région. Ainsi, le prince Hassan, frère du roi Hussein de Jordanie, homme lui aussi de réflexion sereine, écrivait le 3 septembre 1982 dans le Times de Londres : « La perspective d’un éclatement de la Grande Syrie entre druzes, maronites et fondamentalismes chiites et sunnites coïncide avec le développement du Grand Israël. Tout cela implique une aggravation de la souffrance des Palestiniens dépossédés dont le respect des droits est inaliénable et crucial pour la paix durable. »

En 1982, l’intervention israélienne permet, « enfin », de nommer le président chrétien issu de la milice (Forces libanaises) directement armée et soutenue par les Israéliens, Bachir Gémayel. C’est, en gros, toute la démonstration historique des Secrets de la guerre du Liban. C’est aussi ce que rappelle Uri Avnery :
« Ariel Sharon a essayé néanmoins de la réaliser [en 1982]. Bashir Gemayel a donc été installé comme Président, pour être assassiné peu après. Son frère, Amin, lui a succédé et a signé un accord de paix avec Israël, mais il a été chassé du pouvoir. »
(Au passage, l’assassinat de Bashir par un membre du PSNS sur ordre des Syriens est une explication certes fréquente, mais est très loin de faire l’unanimité parmi les Libanais. Si vous ne savez pas à qui vous vous adressez, préférez dire : « ils » ont fait assassiner Bashir Gemayel.)

Reproduit en annexe de l’ouvrage d’Alain Ménargues : le « Plan M Militaire », plan militaire des Forces libanaises, prévu pour être appliqué dans l’éventualité d’une opération militaire israélienne et présenté le 5 mars 1982. Les auteurs de ce plan ne s’embarassent pas de longues phrases, et décrivent ainsi les buts de guerre de leurs alliés israéliens :
« Opération israélienne de grande envergure dont les objectifs sont :
1. Détruire les potentiels militaire et politique des Palestiniens (OLP).
2. Évacuation de l’armée syrienne.
3. Mise sur place au Liban d’un pouvoir fort, ami d’Israël, avec Bachir Gémayel comme président. »

Le mois précédent, le revue Kivounim (Orientation) publiée par l’Organisation sioniste internationale à Jérusalem, publie un article en février 1982. Certes, ce document n’émane pas du commandement militaire israélien, mais l’importance de l’organisme qui l’a publié, et sa cohérence avec les documents précédents le rendent à mon avis plus qu’intéressant. Et notez bien que, comme la lettre de David Ben Gourion, il ne s’agit pas d’une « explication du monde » écrite par quelque « paranoïaque » anti-israélien, mais bien de documents écrits par des idéologues du sionisme. La Revue d’études palestiniennes reproduit le texte à l’automne 1982 sous le titre « Stratégie pour Israël dans les années 1980 » (j’ignore si c’est le titre d’origine dans Kivounim), et l’attribue à Odel Yinon, « journaliste et ancien fonctionnaire des Affaires étrangères ».
« La partition du Liban en cinq provinces (...) préfigure ce qui se passera dans l’ensemble du monde arabe. L’éclatement de la Syrie et de l’Irak en régions déterminées sur la base de critères ethniques ou religieux, doit être, à long terme, un but prioritaire pour Israël, la première étape étant la destruction de la puissance militaire de ces États.
Les structures ethniques de la Syrie l’exposent à un démantèlement qui pourrait aboutir à la création d’un État chiite le long de la côte, d’un État sunnite dans la région d’Alep, d’un autre à Damas, et d’une entité druze qui pourrait souhaiter constituer son propre État - peut-être sur notre Golan - en tout cas avec l’Houran et le Nord de la Jordanie. (...) Un tel État serait, à long terme, une garantie de paix et de sécurité pour la région. C’est un objectif qui est déjà à notre portée.
Riche en pétrole, et en proie à des luttes intestines, l’Irak est dans la ligne de mire israélienne. Sa dissolution serait, pour nous, plus importante que celle de la Syrie, car c’est lui qui représente, à court terme, la plus sérieuse menace pour Israël. Une guerre syro-irakienne favoriserait son effondrement de l’intérieur, avant qu’il ne soit en mesure de se lancer dans un conflit d’envergure contre nous. Toute forme de confrontations inter-arabe nous sera utile et hâtera l’heure de cet éclatement. (...) Il est possible que la guerre actuelle contre l’Iran précipite ce phénomène de polarisation. »

Georges Corm présente deux positions qui ont suivi la publication de ce document :
"S’agit-il d’un « fantasme aberrant, irrationnel, analphabète, qui remplit la tête des dirigeants israéliens » ? C’est ce que pense un bon connaisseur de la réalité israélienne [Ilan Halevi, dans une table ronde sur le Liban dont le texte est publié dans le revue Peuples méditerranéens, n°20, juillet-septembre 1982, p. 5 - numéro sur le thème : « Liban, remises en cause »], qui affirme par ailleurs : « Cet orientalisme israélien officiel, militaire, pense avoir découvert la réalité de la société moyen-orientale ; un ordre de paix au Moyen-Orient doit être fondé sur la nature profonde de cette société et non pas sur des formes artificielles, importées de l’Occcident comme le sont les États-nations modernes à bases territoriale ; l’idéal de ce nouvel ordre régional dans lequel l’État sioniste d’Israël s’intégrerait comme un poisson dans une colonie de poissons, c’est le démantèlement des États dans leurs frontières actuelles et leur remplacement dans une multitude de mini-États confessionnels. »
De son côté, Israël Shahak, président de la Ligue israélienne des droits de l’homme (non reconnue par le gouvernement israélien), commente le texte « Stratégie pour Israël dans les années 1980 », cité ci-dessus, en ces termes
[Revue d’études palestiniennes, n°5, automne 1982.] : « Il ne faudrait pas pour autant regarder ce projet comme dénué de toute portée pratique ou irréalisable, au moins à court terme. Le projet reproduit fidèlement les théories “géopolitiques” qui avaient cours en Allemagne dans les années 1890-1933, qui furent adoptées telles quelles par Hitler et le nazisme, et qui guidèrent leur politique en Europe de l’Est. Les objectifs fixés par ces théories, en particulier le démantèlement des États existants, reçurent un début de réalisation de 1939 à 1941, et seule une coalition à l’échelle mondiale en empêcha l’application à long terme. »

Concernant le Liban, le coup d’État destiné à démanteler le pays et à mettre en place un président chrétien allié d’Israël a été tenté en 1982. Il a échoué. Entre 1980 et 2000, il prend la forme d’un Bantoustan confié à l’Armée du Sud Liban de Saad Haddad, puis Antoine Lahad à partir de 1984.
Petit détour par l’Irak (est-il besoin de développer ?). Citons Noam Chomsky (parmi tant d’autres), La doctrine des bonnes intentions, livre d’entretiens, 2005, expliquant, plein d’ironie :
« Dans un sondage occidental, par exemple, on a demandé aux Irakiens : “Pourquoi, selon vous, les États-Unis sont-ils entrés en Irak ?” On n’a pas employé le mot envahir. Certains Irakiens ont été d’accord avec le président Bush et 100% des commentateurs occidentaux : 1% des Irakiens ont répondu que l’objectif de l’invasion était d’instaurer la démocratie. Et 70% ont dit que c’était de faire main basse sur les ressources de l’Irak et de réorganiser le Moyen-Orient - ceux-là étaient d’accord avec Richard Perle et Paul Wolfowitz. C’était la position dominante, à une majorité dominante. De l’avis d’à peu près 50% des Irakiens interrogés, les États-Unis veulent établir une démocratie en Irak mais ne permettront pas au gouvernement irakien de mener une politique autonome, sans influence américaine. Autrement dit, on a compris en Irak que les États-Unis veulent la démocratie s’ils peuvent la contrôler. »

Pour la partition du pays, cela aussi est annoncé. Le Washington Post faisait semblant de croire, en avril 2006, que les Américains risquaient d’être « forcés par les événements » à diviser le pays en trois parts, et cela pour des raisons humanitaires : « Merits of Partitioning Iraq or Allowing Civil War Weighed ». En voici le premier paragraphe (l’article est très intéressant, c’est l’un des premiers que j’ai pu lire reconnaissant l’éventualité d’une partition) ; notez que, alors que ce document suggère une partition pour limiter les souffrances d’une guerre civile, c’est exactement à cette époque que les médias ont commencé à systématiquement parler du développement de cette « guerre civile » en Irak :
« As the U.S. military struggles against persistent sectarian violence in Iraq, military officers and security experts find themselves in a vigorous debate over an idea that just months ago was largely dismissed as a fringe thought : that the surest - and perhaps now the only - way to bring stability to Iraq is to divide the country into three pieces. » (« Alors que les militaires américains font face à une violence religieuse persistente en Irak, des officiers militaires et des experts en sécurité se trouvent dans un débat vigoureux sur une idée qui, il y a seulement quelques mois, aurait été largement rejetée comme une pensée extrémiste : celle selon laquelle la façon la plus sûre - et peut-être désormais la seule - d’apporter la stabilité en Irak est de diviser le pays en trois régions. »)

Cette question devient la mode aux États-Unis. Par exemple dans cet article de Slate : « Should we partition Iraq ? ». Notez que la question se pose à « nous » (et non aux Irakiens).

Quant au rôle des Israéliens (oui, au fait : y a-t-il une activité israélienne en Iraq ?), on peut lire cet article de la Metula News Agency, publié par Guysen Israel News, faux-nez de la propagande israélienne. Extraits (mais lisez l’article complet, je vous assure qu’il est sidérant) :
« [...] l’action des Israéliens est stratégiquement prépondérante dans l’Est iraquien, autant pour les généraux de Tsahal, d’ailleurs, que pour ceux du Pentagone. [...] Il faut dire qu’à la Ména on connaît les Kurdes et le Kurdistan presque comme notre poche et des reporters à nous s’y baladaient indolemment, avant même la chute du régime de Saddam Hussein. Les connivences entre les juifs et les Kurdes datent de la création du monde et celles entre les Libanais et les Kurdes, d’une heure et quart plus tard.
Quitte à mettre les pieds dans le plat, laissez-moi vous dire que les rapports syriens que j’ai eus en mains par un concours de circonstances font état d’un Kurdistan infecté d’agents sionistes. Je suis en mesure, une fois n’est pas coutume, de confirmer les attendus des services de Assad : [...] Des dizaines de spécialistes, discrets mais néanmoins israéliens, y surveillent de très près les projets de développements d’armes non conventionnelles aussi bien en Syrie que chez les Ayatollahs. [...]
[...] les formateurs du Mossad, secondés par des prestataires de services privés, sont en train de transformer les légendaires combattants kurdes, les Peshmergas, en une armée régulière. [...] s’il est une certitude, c’est la nécessité pour les Kurdes, pour les coalisés et pour les Israéliens de posséder, à l’est de l’Irak, une armée non arabe, fiable, bien dotée et bien entraînée. [...]
[...] Autre intérêt à organiser défensivement les Kurdes syriens, l’intérêt qu’ils représenteraient dans l’hypothèse où les sanctions politiques des USA contre la népotie alaouite ne suffiraient pas et que le rôle de Damas dans les activités anti-coalisées deviendrait militairement insupportables. Dans ces conditions, dans le cas d’une opération militaire étasunienne afin de déposer le régime des al-Assad, les Kurdes de l’intérieur pourraient être d’un puissant secours logistique.
Idem, dans l’hypothèse où Israël se trouverait entraînée dans un conflit avec la Syrie. »

On croit rêver.

Revenons au Liban d’aujourd’hui.
La mise en place d’un mafiocratie ne date pas d’hier. Elle ne contrôle cependant pas toutes les manettes du pouvoir, fragilisée par les limites de sa légitimité démocratique, son identité étant en contradiction avec les aspirations exprimées dans la manifestation du 14 mars 2005. La « majorité », que les médias occidentaux ont vendu comme de courageux démocrates désireux d’apporter la modernité d’une démocratie à l’occidentale au Liban, est constituée d’hommes aux caractéristiques communes : ils ont tous hérité (de leur père, le plus souvent) de leur position politique, ils sont richissimes, ils profitent particulièrement du système électoral sectaire : ils sont les premiers bénéficiaires et héritiers népotisme politique qui fait d’eux d’incontournables potentats locaux (notamment les petits moolooks de la Montagne). L’opposition que l’on nous présente comme pro-syrienne (pour cela, d’ailleurs, l’accord entre Michel Aoun et le Hezbollah nous a été soigneusement caché en Occident, parce qu’il ne correspondait plus à aucun des schémas que l’on vend ici), donc anti-démocrate, est généralement d’une autre trempe politique et n’a pas à rougir de sa légitimité populaire.

Le 12 juillet 2006 (oui, le jour même de l’agression israélienne), le secrétaire du bloc parlementaire de Michel Aoun écrit :
« La “majorité” semble se diriger vers la demande d’une séance extraordinaire du parlement afin de finir d’enterrer le Conseil constitutionnel et de nommer la moitié de ses membres et de discuter du tribunal international afin de prendre une décision de concert entre le gouvernement libanais et les responsables internationaux concernés. [...] Le président Emile Lahoud a répondu à cette direction de la “majorité” en réitérant son affirmation qu’il tient ferme à ses pouvoirs constitutionnels et qu’il fera face à toute tentative de transgression contre la constitution libanaise. Il a même accusé la “majorité” de vouloir se saisir de toutes les institutions de l’État. Or, ceux qui tiennent à l’ouverture d’une séance parlementaire extraordinaire signeront une pétition en ce sens si le Premier ministre ne réussit pas à s’entendre avec le Président de la république à ce sujet, car, on apprend que Fouad Siniora entend rendre visite au palais de Baabda dans les plus brefs délais. Des sources d’information ont indiqué que le Président Lahoud serait contraint de demander l’élargissement du pouvoir de la première présidence afin d’assurer un équilibre politique et confessionnel dans le système décisionnel si la “majorité” continue à transgresser le pouvoir et l’autorité du Président en établissant un ordre du jour pour la séance parlementaire extraordinaire. Le président de la Chambre est intervenu afin de refroidir la confrontation en suggérant d’attendre que le comité parlementaire termine l’examen des candidatures au Conseil constitutionnel. On rappelle que ce comité ne commencera son travail que demain jeudi et devrait le terminer d’ici le milieu de la semaine prochaine. Il importe de signaler ici que cet empressement de la “majorité” vise à finir d’enterrer le Conseil constitutionnel et d’élire les cinq membres au nouveau Conseil, comme première étape, suivie du choix des membres restants par le Conseil des ministres, dans une mesure visant à mettre la main sur le corps constitutionnel le plus important au pays. »
Traduction : le bloc aouniste vient de dénoncer la mise en place d’un coup de force constitutionnel (matière dans laquelle, d’ailleurs, Michel Aoun a une certaine expérience). Le soir même, l’agression israélienne débutait.

Dans le principe du coup d’État tel que décrit dès les années 50, il faut une « situation de confusion » : un objectif-alibi pour entrer au Liban et démarrer le massacre.
L’historien israélien Ilan Pappe, dès le 14 juillet, publiait un article rappelant notamment :
« De la même manière en été 1982, le public israélien avait complètement oublié la victime qui a fourni l’excuse au gouvernement de Menahem Begin pour envahir le Liban. C’était Shlomo Aragov, l’ambassadeur d’Israël à Londres contre lequel une tentative d’assassinat avait été menée par un groupe dissident palestinien. L’attaque contre sa personne avait servi de prétexte pour l’invasion du Liban et celui d’y rester pendant 18 ans. »

Uri Avnery, lui, est encore plus clair :
« À la veille de l’invasion de 1982, le Secrétaire d’Etat, Alexander Haig, avait dit à Ariel Sharon que pour lancer l’invasion, il faudrait qu’il y ait une provocation claire qui la ferait accepter par l’opinion mondiale. La provocation a bien eu lieu - exactement au moment voulu - quand le groupe terroriste d’Abou Nidal a essayé d’assassiner l’ambassadeur israélien à Londres. Elle n’avait aucun rapport avec le Liban, et encore moins avec l’OLP (l’ennemi d’Abou Nidal), mais elle a servi de prétexte au projet. »

Chacun de s’attarder sur la responsabilité du Hezbollah. Au pire, c’est purement et simplement l’agresseur ; au mieux, il a joué avec le feu et provoqué une « réaction disproportionnée ». Dans les deux cas, c’est accepter l’dée que les Israéliens réagissent réellement à une agression du Hezbollah. Rappelons d’abord que les circonstances de l’accrochage initial ne sont pas claires. Les premières dépêches suggèrent une incursion israélienne à Ayta ash Shab. Notez, « on ne peut pas savoir » : de toute façon, la FINUL est désormais un ennemi d’Israël.
De toute façon, cette question delaresponsabilitéduHezbollahest désormais totalement superflue. Les Israéliens viennent d’avouer que l’offensive contre le Liban était prévue depuis longtemps :
« REUTERS. Les plans de l’opération que mène actuellement Israël au Liban étaient dans les cartons de l’état-major depuis longtemps et visent à modifier le rapport de force régional, indique-t-on de source militaire. »
Il n’y avait qu’à attendre. Relisez les rapports du secrétaire général de l’ONU sur la FINUL. Un berger se perd près de la frontière, intervention de Tsahal, réplique du Hezbollah, kaboom. Surtout que les derniers événements allaient, à coup sûr, provoquer une réaction arabe (Hezbollah ou Palestiniens). Évidemment je pense aux événements de Gaza et à l’enlèvement du gouvernement palestinien démocratiquement élu.

Un autre événement aura échappé à nos médias occidentaux. Le 13 juin 2006 (oui, il y a à peine un mois), les Libanais ont démantelé un réseau terroriste agissant pour le compte du Mossad :
« Les services de renseignements de l’armée libanaise ont arrêté Mahmoud Rafeh, à l’origine de l’assassinat des frères Majzoub membres du Djihad Islamique le 26 mai dernier, à Saïda. Cet ancien FSI recruté par le Mossad a reconnu être impliqué dans d’autres attentats à la voiture piégée qui ont eu lieu au cours des dernières années. L’armée qui a saisi de nombreuses preuves à conviction au domicile de Rafeh a afirmé que d’autres membres de ce réseau terroriste avaient été arrêtés.
Ces derniers avaient effectué des stages de formation en Israël, une fois opérationnels, ils recevaient le matériel de communication et d’espionnage sophistiqué pour exécuter les ordres du Mossad. Ainsi, l’attentat contre les frères Majzoub à Saïda et l’assassinat de deux responsables du Hezbollah et de Jihad Ahmad Gibril, fils d’Ahmad Girbril (chef prosyrien du FPLP-CG) sont à mettre au compte de ce réseau, d’après les aveux de Rafeh. »

La communauté internationale avait déjà très bien soutenu le Liban. Comme l’a raconté L’Orient-Le Jour (l’article n’est plus en ligne) :
« Les grandes puissances aiment et aident le Liban, certes, mais elles ont aussi les pieds sur terre. Beaucoup d’entre elles ont ainsi fortement conseillé à Beyrouth d’éviter d’adresser une plainte officielle au Conseil de sécurité et lui demander de se réunir au sujet du réseau de renseignements israélien implanté au Liban, et auquel les services libanais avaient porté un coup sérieux en arrêtant l’un de ses membres, le Libanais Mahmoud Rafeh, accusé de l’assassinat des frères Majzoub à Saïda le 26 mai dernier.
Ces pays amis ont demandé aux autorités libanaises d’informer simplement le Conseil de sécurité et son président des détails de l’incident, parce que sinon les États-Unis seraient obligés d’utiliser leur droit de veto pour dynamiter les accusations contre Israël et refuser ainsi le contenu de l’enquête menée par les autorités sécuritaires libanaises. Et cela malgré les résultats auxquels elle a abouti : de l’aveu même de Rafeh, ce réseau israélien avait assassiné plusieurs résistants palestiniens et libanais.
Dans tous les cas, des sources diplomatiques bien informées assurent que Washington préfère « vraiment » ne pas avoir à utiliser son droit de veto. Il a ainsi été clairement recommandé aux responsables libanais que les États-Unis soutiennent pour l’instant sans ambages d’éviter toute demande officielle à l’adresse du Conseil de sécurité - les Américains mettant en exergue le fait que le réseau israélien se contente d’agir contre les activistes propalestiniens, et n’a strictement rien à voir avec la série d’assassinats, de tentatives d’assassinat et d’attentats commis durant l’année écoulée contre des personnalités notoirement antisyriennes. Les autorités libanaises ont également été conseillées de ne pas tomber dans le piège de l’expérience palestinienne avec le gouvernement israélien actuel ; de se contenter juste d’informer l’ONU, de juger Rafeh et tous ceux dont la culpabilité a été prouvée, et d’œuvrer activement au démantèlement du réseau israélien, en se souvenant bien qu’il n’y a rien à gagner du côté de New York contre Israël. »

Face à l’impunité absolue d’Israël, y compris lorsqu’il est pris en train de commettre des attentats sur le sol libanais (par ailleurs un secret de Polichinel), il était certain qu’une « étincelle » allait advenir. Et, encore une fois, c’est sans intérêt, l’agression israélienne ayant été planifiée à l’avance.
Depuis, il semble évident qu’il se trame des choses. Les Américains installent des navires de guerre à proximité (aucune utilité pour évacuer ses ressortissants), les Français envoient désormais une flotte de navires de guerre surdimensionnée pour une simple évacuation.
Villepin se rend en grandes pompes au Liban et, alors que Chirac vient de retourner sa veste au G8, déclare de manière spectaculaire... absolument rien. Au passage, dans un pays martyrisé où l’on prétend à l’unité nationale, il évite soigneusement de rencontrer le Président de la République, qui comme le nôtre incarne tout de même des trucs.
Alors qu’Israël prétend réclamer le déploiement de l’armée libanaise au Liban sud, cette même armée est pilonnée depuis le début. Il est possible que, dans l’optique d’un coup, l’armée reste fidèle au président Lahoud (ancien militaire) et à la stabilité constitutionnelle. Rappelons la note aouniste déjà citée :
« Pendant ce temps, le commandant en chef de l’armée libanaise, le général Michel Sleiman, a nié être un candidat à la présidence de la république par respect pour la constitution, et ce dans le cadre d’une initiative visant à faire taire toute tentative de tractations en prévision de la prochaine campagne électorale. »

La volonté de liquidation du parti politique d’« opposition » Hezbollah est désormais officialisée, la dénonciation de la communauté chiite (déjà bien établie dans les médias occidentaux) commence...
Georges Bush appelle (peut-être est-ce crédible) à la protection de son gouvernement Siniora chéri.
Outre que la liquidation du Hezbollah n’est pas faite, il n’est pas imaginable que les chiites acceptent la disparition de leurs représentations légales dans les structures politiques du pays (ce qui est pourtant annoncé mondialement comme un but légitime).
Comment obtenir la disparition de la contestation chiite ? Hum... Comme par le passé : partition de facto du Sud grâce à la création d’une « zone tampon » au Sud, sorte de zoo à chiites pauvres, bantoustan pour palestiniens... Ce qui risque de nécessiter des nettoyages éthniques et des déplacements de population, ce qui ne peut être fait qu’avec un embrasement inter-libanais. Scénario iraquien. L’article publié en 1982 par l’Organisation sioniste mondiale ne dit rien d’autre.
Question : y a-t-il, va-t-il y avoir un réarmement des milices libanaises ? Y a-t-il des risques d’affrontements internes, la liquidation du Hezbollah signifiant la montée (relative) du pouvoir sunnite (Hariri-Saniora).
Encore un extrait de cette très curieuse note aouniste du 12 juillet :
« Et alors que Siniora se déclare tranquille quant à la poursuite de son gouvernement de son mandat jusqu’à la fin malgré l’effervescence interne et le dépérissement économique et politique grandissant, et la progression des forces israéliennes dans la bande de Gaza et l’intensification du conflit entre chiites et sunnites en Iraq, le député Walid Joumblatt avoue craindre sérieusement des répercussions sur la scène libanaise et s’est fondu en éloges à l’égard du rapprochement entre sayyed Hassan Nasrallah et le député Saad Hariri qui devrait empêcher tout conflit confessionnel au Liban. »

19 juillet 2006
http://tokborni.blogspot.com/

Uri Avnery : l’objectif réel

L’objectif réel est de changer le régime au Liban et d’y installer un gouvernement fantoche.

C’était l’objectif de l’invasion du Liban par Ariel Sharon en 1982. Ce fut un échec. Mais Sharon et ses disciples à la direction militaire et politique n’y ont en fait jamais renoncé.

Comme en 1982, l’opération actuelle a été planifiée et elle est menée en totale coordination avec les Etats-Unis.

Comme alors, il ne fait aucun doute qu’elle est coordonnée avec une partie de l’élite libanaise.

Voilà pour l’essentiel. Tout le reste n’est que bruit et propagande.

A LA VEILLE de l’invasion de 1982, le Secrétaire d’Etat, Alexander Haig, avait dit à Ariel Sharon que pour lancer l’invasion, il faudrait qu’il y ait une provocation claire qui la ferait accepter par l’opinion mondiale.

La provocation a bien eu lieu - exactement au moment voulu - quand le groupe terroriste d’Abou Nidal a essayé d’assassiner l’ambassadeur israélien à Londres. Elle n’avait aucun rapport avec le Liban, et encore moins avec l’OLP (l’ennemi d’Abou Nidal), mais elle a servi de prétexte au projet.

Cette fois-ci, la provocation nécessaire a été fournie par la capture de deux soldats israéliens par le Hezbollah. Tout le monde sait qu’ils ne pourront être libérés que dans le cadre d’un échange de prisonniers. Mais l’énorme campagne militaire qui était prête depuis des mois a été vendue à l’opinion publique israélienne et internationale comme une opération de secours.
(Assez curieusement, exactement la même chose s’était passée deux semaines auparavant dans la bande de Gaza. Le Hamas et ses partenaires avaient capturé un soldat, ce qui a servi d’excuse à une opération massive qui avait été préparée de longue date et dont le but est de détruire le gouvernement palestinien.)

LE BUT AFFICHÉ de l’opération libanaise est de repousser le Hezbollah loin de la frontière, de telle façon qu’il lui soit impossible de capturer d’autres soldats et de lancer des roquettes sur des villes israéliennes. _ L’invasion de la bande de Gaza a aussi officiellement pour but de mettre Ashkelon et Sderot hors de portée des Qassam.

Ces opérations ressemblent à celle de 1982 « Paix en Galilée ». On a alors dit à l’opinion publique et à la Knesset que le but de la guerre était de « repousser les katyushas à 40 kilomètres de la frontière ».

C’était un mensonge délibéré. Au cours des onze mois précédents, pas une seule fusée katyusha (ni un seul tir) n’avait été lancée par dessus la frontière. Dès le début, le but de l’opération était d’atteindre Beyrouth et d’y installer un Quisling local. Comme je l’ai raconté plus d’une fois, Sharon lui-même me l’a dit neuf mois avant la guerre, et je l’ai dûment publié à l’époque, avec son consentement (mais sans le citer).

Bien sûr, l’opération actuelle a aussi quelques objectifs secondaires, qui n’incluent pas la libération des prisonniers. Tout le monde comprend que celle-ci ne peut pas être obtenue par des moyens militaires. Mais il est probablement possible de détruire quelques uns des milliers de missiles que le Hezbollah a accumulés au cours des années. A cette fin, les chefs de l’armée sont prêts à exposer la vie des habitants des villes israéliennes qui sont à portée des roquettes. Ils croient que cela en vaut la peine comme s’il s’agissait de pions sur un échiquier.

Un autre objectif secondaire est de réhabiliter le « pouvoir dissuasif » de l’armée. Cette expression est un mot de code pour parler de la restauration de l’orgueil blessé de l’armée, qui a reçu un rude coup après les actions militaires audacieuses du Hamas au sud et du Hezbollah au nord.

OFFICIELLEMENT, le gouvernement israélien demande que le gouvernement du Liban désarme le Hezbollah et l’éloigne de la région frontalière.

Cette exigence est totalement irréalisable sous le régime libanais actuel, un tissu délicat de communautés ethnico-religieuses. Le moindre choc peut démolir toute la structure et jeter l’Etat dans une totale anarchie - surtout depuis que les Américains ont réussi à en chasser l’armée syrienne, seul élément qui a, pendant des années, apporté une sorte de stabilité.

L’idée d’installer un Quisling au Liban n’est pas nouvelle. En 1955, David Ben Gourion avait proposé de prendre un « officier chrétien » et de l’installer comme dictateur. Moshe Sharet avait montré que cette idée était basée sur une totale ignorance des affaires libanaises et l’avait torpillée. Mais, 27 ans plus tard, Ariel Sharon a essayé néanmoins de la réaliser. Bashir Gemayel a donc été installé comme Président, pour être assassiné peu après. Son frère, Amin, lui a succédé et a signé un accord de paix avec Israël, mais il a été chassé du pouvoir. (Le même frère soutient aujourd’hui publiquement l’opération israélienne.)

L’idée aujourd’hui est que si les forces aériennes israéliennes envoient assez de bombes sur la population libanaise - paralysant les ports et les aéroports, détruisant l’infrastructure, bombardant des quartiers résidentiels, coupant l’autoroute Beyrouth-Damas, etc. - les gens seront furieux contre le Hezbollah et feront pression sur le gouvernement libanais pour qu’il réponde aux exigences d’Israël. Etant donné que le gouvernement actuel ne peut même pas envisager cela, une dictature sera installée avec le soutien d’Israël.

C’est la logique militaire. J’ai quelques doutes. On peut supposer que la plupart des Libanais réagiront comme tout autre peuple sur terre : avec fureur et haine envers l’envahisseur. C’est ce qui s’est passé en 1982, quand les Chiites dans le sud du Liban, jusqu’alors dociles comme des agneaux, se sont soulevés contre les occupants israéliens et ont créé le Hezbollah qui est devenue la principale force du pays. Si maintenant l’élite libanaise est soupçonnée de collaboration avec Israël, elle sera balayée. (A ce propos, les Qassams et les katyushas ont-elles incité la population israélienne à exercer des pressions sur notre gouvernement pour qu’il abandonne ? Au contraire.)

La politique américaine est pleine de contradictions. Le Président Bush veut un « changement de régime » au Moyen-Orient, mais l’actuel régime libanais n’a été que récemment installé sous la pression américaine. Pendant ce temps, Bush n’a réussi qu’à briser l’Irak et à causer une guerre civile (comme prévu ici). Il peut obtenir la même chose au Liban, s’il n’arrête pas l’armée israélienne à temps. En outre, un coup dévastateur contre le Hezbollah peut soulever la fureur, non seulement en Iran, mais également parmi les Chiites d’Irak, sur le soutien desquels reposent tous les plans de Bush pour un régime pro-américain.

Alors quelle est la réponse ? Ce n’est pas un hasard si le Hezbollah a réalisé son opération d’enlèvement de soldats à un moment où les Palestiniens appellent au secours. La cause palestinienne est populaire dans tout le monde arabe. En montrant qu’il est un ami quand on a besoin de lui, alors que tous les autres Arabes font lamentablement défaut, le Hezbollah espère augmenter sa popularité. Si un accord israélo-palestinien était conclu aujourd’hui, le Hezbollah ne serait plus rien d’autre qu’un phénomène libanais local, sans rapport avec notre situation.

MOINS de trois mois après sa formation, le gouvernement Olmert-Peretz a réussi à plonger Israël dans une guerre sur deux fronts, dont les buts sont irréalistes et dont on ne peut prévoir les résultats.

Si Olmert espère être considéré comme Monsieur Macho-Macho, un Sharon puissance deux, il sera déçu. De même pour les tentatives désespérées de Peretz d’être pris au sérieux comme un Monsieur Sécurité influent. Tout le monde comprend que cette campagne - tant à Gaza qu’au Liban - a été planifiée par l’armée et dictée par l’armée. L’homme qui prend les décisions en Israël aujourd’hui est Dan Halutz. Ce n’est pas un hasard si le boulot au Liban est revenu à l’armée de l’Air.

Les gens ne sont pas enthousiastes sur la guerre. Ils y sont résignés, dans un fatalisme stoïque, parce qu’on leur dit qu’il n’y a pas d’alternative. Et en effet, qui peut dire le contraire ? Qui ne désire pas libérer les « soldats kidnappés » ? Qui ne veut pas éloigner les katyushas et réhabiliter la dissuasion ? Aucun homme politique n’ose critiquer l’opération (excepté les membres arabes de la Knesset, dont l’opinion juive ne fait pas cas). Dans les médias, les généraux règnent en maîtres, et pas seulement ceux en uniforme. Il n’y a presque aucun ancien général qui ne soit pas invité par les médias pour commenter, expliquer et justifier, tous parlant d’une seule voix.
(Par exemple : la chaîne de télévision la plus populaire d’Israël m’avait invité pour une interview sur la guerre, après avoir appris que j’avais participé à une manifestation anti-guerre. J’ai été très surpris. Mais pas pour longtemps : une heure avant l’émission, un organisateur du débat, confus, a appelé et dit qu’il y avait eu une terrible méprise - ils voulaient en fait inviter le professeur Shlomo Avineri, un ancien directeur général du ministère des Affaires étrangères sur lequel on peut compter pour justifier, en langage diplomatique, tout acte du gouvernement, quel qu’il soit.)

« Inter arma silent musae » - quand les armes parlent, les muses se taisent. Ou, plutôt : quand les canons tonnent, le cerveau cesse de fonctionner.

ET JUSTE une petite réflexion : quand l’Etat d’Israël a été fondé en pleine guerre, une affiche avait été collée sur les murs : « Tout le pays - un front ! Tout le peuple - une armée ! » Cinquante-huit ans ont passé, et le même slogan vaut toujours. Qu’est-ce que cela nous apprend sur des générations d’hommes d’Etat et de généraux ?

15 juillet 2006

[Traduit de l’anglais « The Real Aim » : RM/SW]